Eugène de Constance

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lundi 11 avril 2005
par  Benoît
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« Ce jour, quatorze avril mil huit cent soixante-deux, Eugène De Constance, âgé de vingt-sept ans, comparait devant la justice de Sa Majesté la reine d’Angleterre pour répondre des accusations suivantes, portées contre lui par Sir William Williams, baron de Rocheese : vol à l’étalage, vol à main armée, tentative de meurtre, tentative de viol, chantage, calomnie d’un pair de l’Empire Britannique, tentative d’évasion et délit de fuite. »

Tandis que le greffier annonce les préliminaires du procès, le jeune prévenu fait son entrée dans le tribunal, encadré par deux policemen en uniforme. C’est un garçon de taille moyenne, assez mince, quoique robuste, en dépit de la faim qui lui tenaille visiblement les entrailles. Ses yeux sont d’un vert étincelant d’une lueur de défi envers toute cette mascarade à laquelle il est malgré lui convié en tant qu’invité d’honneur. Tout droit, un peu raide, le regard haut, il parcourt des yeux l’assemblée, qui murmure en le contemplant. Son visage aux traits fins est surmonté d’une tignasse de cheveux châtain aux épis rebelles, qu’il secoue vigoureusement en s’asseyant à sa place dans le box des accusés.

« On raconte que ce jeune freluquet aurait séduit la baronne de Rocheese, fait une dame au second rang à sa voisine. C’est vrai qu’il ne doit pas être vilain garçon, sous cette crasse... »

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Eugène

Les deux femmes sont richement vêtues à la dernière mode, de jolies chapeaux ornés de fleurs sur leurs têtes blondes. Un instant, l’accusé, parcourant la salle, croise le regarde de celle qui venait de parler. Celle-ci rougit, mais soutient le regard brûlant du jeune homme qui la trouble... Un duel secret s’engage furtivement entre les deux adversaires, franchissant de leurs regards vifs l’espace qui les sépare, chacun décidé à faire baisser les yeux de l’autre.
Pendant ce temps, le greffier annonce l’entrée du juge :

« Levez-vous ! »

L’un des policemen secoue l’épaule d’Eugène pour le ramener à la réalité... Et bien malgré lui, le jeune homme quitte le duel pour reporter son attention sur le nouvel arrivant.

L’honorable juge Thomas Bangalter est un vieil homme de près de soixante-dix ans, que seule la robe et la perruque de son rang permettent de mettre en valeur. Son visage est sillonné de rides sinueuses et repoussantes, ses joues creuses évoquent une mâchoire déformée, au-dessus de laquelle trône un nez aux proportions étranges, épais, bosselé et raviné. Ses petits yeux noirs sont enfoncés dans des orbites profondes, lui donnant un air inquiétant... et Eugène a toutes les raisons du monde d’être inquiet.

« Accusé Eugène De Constance, demande le vieux juge d’une voix éraillée et rauque, vous déclarez-vous coupables de toutes ces infamies ? »

Surmontant sa répugnance pour cet homme si laid, mandé pour l’emprisonner, le jeune homme inspire profondément avant de répondre :

« Oui, Votre Honneur. »

La foule, médusée par cette réponse si nette, ne peut s’empêcher de réagir fortement à cette réplique fracassante ! Tous les journaux de Londres, qui ne parlent plus que de cette affaire depuis des jours, avaient estimé que le jeune homme ne pouvait que minimiser les faits, pour éviter l’échafaud... En un instant, le tribunal résonne d’une rumeur époustouflée.

« Silence ! s’évertue le juge Bangalter en cognant mollement avec son petit marteau, silence ! »

Peu à peu, l’assistance se calme, et attend avec la patience et l’attention des grands jours, que l’accusé développe son point de vue. Mais Eugène De Constance se contente d’un léger sourire en coin en direction de la foule et se rassoit. Au milieu des badauds, la jeune femme bien vêtue qui avait commenté l’entrée de l’accusée ne dit plus un mot. Subjuguée, elle contemple le jeune homme.

« Pourquoi m’a-t-il regardée ? » se demande-t-elle pendant que sa voisine s’extasie devant l’assurance incroyable du prévenu.

Toute cette affaire n’aurait jamais pu se produire sans ce ramassis de noblesse dévoyée qui s’évertuent à conserver des apparences grotesques au lieu de se soucier du simple bonheur de vivre, songe Eugène, bien décidé à ne pas s’impliquer dans ce procès dont il connaît depuis longtemps l’issue. On n’échappe pas à un homme comme Walter de Rocheese ; jamais la cour n’acceptera de donner tord à un intime de la reine, et raison à un obscur immigré français qui bouscule toutes ces conventions idiotes !


Eugène de Constance est arrivé sur le sol britannique un pluvieux matin de décembre 1852. Avec trois compagnons d’aventure, Charles Brossard, Justin Carmin et Alphonse Mercord, il venait de franchir la Manche dans une barque louée à un pêcheur du Pas-de-Calais. Depuis sa plus jeune enfance, Eugène avait toujours rêvé de découvrir l’Angleterre. Terre natale d’innombrables grands auteurs, cœur d’un empire colonial défiant l’imagination, le royaume voisin attirait irrésistiblement le jeune homme, qui dévorait Shakespeare et Poe depuis qu’il savait lire.

La famille d’Eugène vivait pauvrement à Compiègne, en Picardie, privée de ses terres et de sa fortune depuis les horreurs de la Révolution. Désargenté mais toujours persuadé que la royauté faisait un bien meilleur moyen de gouverner un pays qu’une démocratie, Eugène père enseigna à ses enfants tout ce qui fonde la fierté du sang bleu.

« La noblesse est dans votre cœur, mes enfants : sans terres, sans argent, même sans habits, vous resterez toujours de la noblesse. Pour vous ôter ce privilège-là, c’est votre sang qu’il faudra vous ôter ! » disait-il à ses six enfants, dont Eugène était le benjamin, après cinq charmantes jeunes fillettes dont la plus âgée avait dix ans de plus que lui.

Les de Constance n’en étaient pas pour autant arrogants. Si la noblesse est gravé dans leur sang, elle implique à leurs yeux plus de responsabilités qu’elle n’offre de privilèges, et c’est dans l’esprit de chevalerie qu’Eugène fut élevé, sans mère, puisqu’elle disparut doucement trois hivers après sa naissance, heureuse d’avoir assurer la descendance par un dernier héritier mâle.

Passionné par l’écriture, le jeune Eugène apprit à lire très tôt en dévorant la gazette que recevait l’aubergiste du quartier. À onze ans, c’est d’ailleurs lui qui en faisait la lecture à voix haute à la salle commune de l’établissement, donnant des intonations théâtrales aux reportages du journal.

Grisé par la découverte du Romantisme, né en Grande-Bretagne, Eugène ne rêve bientôt plus que d’aventures féminines hors du commun. Perdu dans ses songes, il ne voit pas son père s’affaiblir, soigné par ses cinq sœurs. Le réveil est d’autant plus difficile, au matin du 2 novembre 1852, quand il retrouve le corps froid de son vieux père, mort de vieillesse dans son lit.

D’abord dérouté, Eugène décide de saisir cette situation et en profiter pour partir en voyage en Angleterre juste après l’enterrement. Il recrute rapidement trois jeunes ambitieux, aspirant à faire carrière sur la grande île.

La traversée ne fut pas de tout repos. Secoués par la houle, trempés dès les premiers kilomètres par une eau glacée, les quatre aventuriers réussissent par miracle à poser le pied sur le sable du bas des falaises de craie proche de Douvres. Alphonse Mercord, rendu fiévreux par la terrible traversée, ne survécu pas à l’hiver et succomba peu après à une douloureuse pneumonie. La maladie de leur compagnon d’aventure déclencha une violente dispute entre les trois autres : Eugène souhaitait soigner Alphonse avant de poursuivre leur route, les deux autres préféraient l’abandonner là pour gagner Londres au plus vite. Finalement, ils en vinrent aux mains et Eugène récolta une vilaine coupure à la cheville avant de réussir à rosser ses deux adversaires, qui s’enfuirent en emportant les maigres bagages du groupe.

Eugène soigne son ami, qui meurt pourtant. Son attitude attire l’attention du juge de paix du village, qui insiste pour lui donner du travail. Le jeune français apprend à ses côtés la langue anglaise et découvre la réalité de la justice de proximité. Après 6 ans comme avoué au service de cet homme sage, Eugène maîtrise couramment l’anglais et dispose d’une excellente réputation dans le village. Il décide alors de quitte ce lieu d’apprentissage pour aller à la rencontre de son destin ; fort d’un manuscrit de roman rédigé en anglais jugé excellent par ses amis et d’une lettre de chaudes recommandations de la part de son maître, Eugène prend le chemin de la grande ville de Londres... Il mettra quatre ans pour y parvenir !

La route qui mène de Douvres à Londres est alors sillonnée par une horde de hors-la-loi. Tandis qu’il chemine tranquillement à travers un petit bois, Eugène entend un bruit de lutte. N’écoutant que son courage, il s’élance et découvre un guet-apens : une bande de malandrins a immobilisé une calèche en abattant un tronc en travers de la route, et s’en prend maintenant aux voyageurs. En l’occurrence, il s’agit de deux femmes, symboliquement protégées par un cocher qui n’a pas du tout envie de subir un mauvais coup de la part des brigands...
Évidemment, Eugène lève son bâton de marche et court vers les bandits en faisant tournoyer son arme au-dessus de sa tête, criant des injures en français. Terrifiés, les brigands s’enfuient sans demander leur reste !

La demoiselle de la calèche s’avère être Eleanor de Rocheese, escortée par sa dame de compagnie. Elle se rendait chez sa cousine quand son attelage s’est fait attaqué par les bandits. C’est une belle femme d’une trentaine d’années, au traits doux et au regard tendre. Elle porte une robe large et une ombrelle, qu’elle tentait d’utiliser en vain pour repousser ses agresseurs.

Au premier regard, Eugène sait que cette jeune et séduisante anglaise va définitivement bouleverser sa vie. Un mouvement ample de la nuque pour remettre sa longue chevelure ondulée en place et la jeune femme achève de conquérir le cœur du Français, qui reste muet devant la calèche.

Eleanor, de son côté, est émue par ce sauveur providentiel. Mariée depuis quelques années à un riche et puissant lord, elle ne peut s’empêcher de laisser son cœur vagabonder au gré de ses lectures romanesques. C’est donc la même pensée qui traverse ces deux âmes enflammées : « Et si c’était là l’Amour Vrai, celui des romans, celui que j’attends depuis toujours ? »

Malgré la méfiance de la dame de compagnie et la pudeur des convenances britanniques, Eleanor réussit sans mal à inviter son sauveur au château des Rocheese en remerciement de cette action généreuse. Et Eugène accepte non seulement en raison de la grande beauté de la dame mais aussi parce qu’il n’est pas assez riche pour se permettre de se passer d’une éventuelle récompense de la part de Monsieur de Rocheese.

Le lendemain, après un détour par une auberge voisine pour se nettoyer, Eugène de Constance se présente donc au château des Rocheese, bâti sur une immense propriété. La demeure est formée d’un vaste bâtiment central de style médiéval, flanqué de deux ailes plus récentes, de style victorien, que le maître des lieux a fait construire pour refléter sa puissance actuelle. Une immense allée traverse une forêt domaniale fort bien entretenue, dans laquelle le jeune homme croise plusieurs travailleurs qui défrichent et entretiennent les terres, apportant le bois coupé à une scierie située près du château, sur le bord de la rivière, qui fournit l’énergie aux scies grâce à une roue à aube. Après le bois, le chemin débouche sur une vaste pelouse parsemée de buissons taillés à l’anglaise, avec des formes arrondies. Là, au milieu de l’herbe, devant l’immense maison des Rocheese, une jeune femme fait du cheval, surveillée par un palefrenier et sa dame de compagnie. Sans hésitation, Eugène reconnaît la belle Eleanor. Celle-ci semble se débrouiller à merveille sur sa monture malgré ses vêtements féminins peu pratiques. Bientôt elle aperçoit Eugène qui s’avance sur l’allée et pique des deux pour galoper à sa rencontre, radieuse.

« Monsieur le chevalier des dames en détresse, vous voici donc, fait-elle en guise d’accueil en s’arrêtant devant le visiteur.
- Madame de Rocheese, répond poliment Eugène en s’incluant profondément devant elle. Je ne pouvais me permettre de refuser une telle invitation.
- Aidez-moi plutôt à descendre, voulez-vous ?
- Serais-je destiné à sans cesse vous venir en aide, Madame ?
- Hé bien je pensais que vous appréciiez de rendre service aux dames...
- C’est d’abord un devoir, Madame. On accomplit parfois son devoir sans désirer le faire. C’est le sens du devoir, répond Eugène tout en donnant son bras à Eleanor, qui pose pied à terre.
- Alors vous m’avez aidé sans y mettre du cœur ? demande la dame avec malice.
- Oh non, Madame ! Enfin... Eugène rougit. Je voulais simplement dire que c’est mon sens de l’honneur qui dicte mes actes, et non les aspirations de mon esprit.
- C’est bien triste, commente Eleanor. Vous devriez un peu apprendre à laisser parler votre cœur, si vous voulez mon avis. Trop souvent nous nous enfermons sur quelques possibilités restreintes... »

Tout en devisant, les deux jeunes gens parviennent devant le château, où un homme d’une grande prestance, portant une courte barbiche brune et d’épais favoris, s’avance à leur rencontre :

« Comme voilà un langage excessivement progressiste dans la bouche d’une dame de belle famille, chère épouse, fait Monsieur de Rocheese en souriant à sa femme avant de se tourner vers Eugène. Monsieur, Eleanor m’a raconté ce que vous avez fait pour elle hier ; sachez que je vous suis infiniment redevable pour ce que vous avez fait.
- Je vous en prie, my lord, je n’ai fait que ce que n’importe qui aurait fait en pareilles circonstances.
- Et modeste, avec cela ! Félicitations, Monsieur...
- De Constance. Eugène de Constance, je suis Français. C’est trop d’honneur, my lord... »

Le noble britannique se fige un instant en entendant son hôte se présenter.

Fichtre ! Un Français sur mes terres ! Si je m’y attendais... Je vais devoir faire en sorte qu’on évite de jaser sur mon compte... Après tout, ce jeune freluquet pourrait m’être utile. Si j’arrive à démontrer au Parlement que les Français peuvent être aussi courtois que nous, je pourrais faire accepter l’accord maritime avec Napoléon III...

Plongé dans ses pensées, le maître des lieux débite quelques lieux communs avec son hôte avant de s’excuser un moment.

« Madame de Rocheese se fera une joie de vous faire visiter la propriété, Monsieur de Constance. Mes affaires m’appellent, je suis navré. Mais vous resterez pour le dîner, bien sûr ?
- Avec plaisir, my lord »
répond Eugène en frissonnant de plaisir à l’idée de se retrouver seul une après-midi entière avec cette dame qui le trouble tant.

De son côté, Eleanor ne sait que penser. Elle décide finalement de rester sur sa position et de s’en tenir à son rang, en faisant faire à l’invité le tour du château en devisant courtoisement. Le jeune Français lui apparaît très cultivé et elle s’extasie sur son accent impeccable. Elle possède avec lui de nombreux goûts communs en ce qui concerne la littérature et leur discussion devient bientôt de passionnants débats littéraires. La journée passe en un éclair.

Pendant ce temps, dans son grand bureau au murs lambrissés, Monsieur de Rocheese ne perd pas son temps. Il travaille plusieurs heures sur un plan politique que l’arrivée d’Eugène lui a inspiré. Son projet est ambitieux et complexe, mais ses enjeux sont si importants qu’il n’hésite pas une seconde. Il faut qu’il commence par retenir le Français par ici. Il suffira de le prendre à son service : le jeune homme est visiblement sans le sou, il ne pourra pas refuser une place au château. Ensuite il faudra faire venir quelques personnalités et les éblouir par quelques prouesses intellectuelles ou physiques réalisées par le petit Français. En espérant q’il en soit capable... Mais s’il a réussi à se débarrasser seul d’une bande de malandrins, cette phase doit également être possible. Si ces messieurs sont convaincus, ils pourraient fort bien influencer suffisamment le parlement pour qu’il change son vote concernant l’accord maritime avec la France... Un accord qui, s’il est signé, signifiera une fortune colossale pour de Rocheese, évidemment. Le lord anglais sourit : allons-y !


Eugène de Constance est ravi de pouvoir prolonger son séjour au château de Rocheese. Il n’est pas peu fier de l’intérêt que ses écrits ont suscité chez Walter de Rocheese : le lord avait l’air enchanté par le manuscrit et il a engagé le jeune homme pour qu’il écrive les mémoires de sa famille. Les appointements sont plus que généreux et Eugène dispose d’une grande liberté. Il peut se promener comme il le souhaite sur toute la propriété, compulser les archives de la famille et surtout discuter avec eux. Le jeune homme repense à Eleanor, qui devient rapidement dans son esprit une muse hypnotique. Toute sa journée ne dépend bientôt plus que de ses rencontres avec elle. Le lord est rarement présent pendant la journée et part même régulièrement à Londres pour d’importantes affaires. Eugène se retrouve donc seul avec Madame, qui semble apprécier un peu de compagnie.

Au fond d’elle, Eleanor est complètement chavirée. Depuis que ce jeune homme est entrée dans sa vie elle ne pense plus qu’à lui, et ses pensées lu font peur. Elle tente sans succès de faire changer son mari d’avis quand il décide d’engager Eugène... Mais elle est elle aussi sous le charme du roman, qu’elle recopie secrètement pour le relire ensuite dans l’intimité de sa chambre et ses arguments sont bien faibles.

Un mois a passé quand le lord prend conscience d’un changement dans sa maison. Sa femme est à la fois épanouie et maladroite, son employé réagit de manière étrange... Avec l’aide d’une servante, il découvre un jour la copie du manuscrit d’Eugène dans un tiroir de la commode de sa femme et commence à comprendre ce qui se trame sous son toit en son absence. Mesuré et prudent comme à son habitude, Walter de Rocheese contient ses sentiments - il n’en éprouve d’ailleurs pas particulièrement envers sa femme, épousée par convenance et pour sa fortune. Il réfléchit plutôt à la manière d’utiliser ce nouveau facteur dans ses manigances politiques.

Il décide finalement d’augmenter les appointements d’Eugène, qui reçoit désormais en plus de son salaire un costume neuf par an. Puis il part de longues semaines pour Londres, où il trame d’obscurs complots.

Ces absences prolongées sont une bénédiction pour Eleanor et Eugène, qui s’aiment passionnément de plus en plus ouvertement ; c’est n’est plus un secret pour personne au château et la rumeur commence à se répandre au village.

À Londres, Walter prépare sa vengeance. Avec ses amis, il met en place un plan machiavélique. Au fil des mois, il change subtilement de cap dans ses plans politiques et investit une importante fortune dans des projets officiellement contraires à son profil. Il récupère également de nombreux échantillons de l’écriture d’Eugène lors de ses séjours au château, échantillons qu’il utilise à Londres pour fabriquer des faux. Il continue pendant ce temps à augmenter la popularité d’Eugène, qui devient bientôt apprécié de nombreuses personnes influentes au gouvernement, qui s’interrogent sur le statut politique de la France.

Puis, une fois le plan fin prêt, Walter rentre au château et déclenche les événements qui entraîneront la chute du couple... et sa propre ascension.


Un jour où Eugène et Eleanor décident de descendre au village pour quelques emplettes, Walter fait placer dans la poche du Français un pistolet chargé. Une fois au village, les deux amants se séparent un instants pour entrer dans deux boutiques différentes. Eleanor, devenue très coquette depuis va faire ajuster son nouveau chapeau chez le chapelier pendant qu’Eugène va prendre livraison du costume que lui a payé Monsieur de Rocheese. La boutique est étroite et sombre, le mur derrière le comptoir est couvert de centaines de petits tiroirs de bois contenant des boutons, des bobines de fils et d’autres menus objets nécessaires au travail du tailleur, un grand homme sec au nez pointu et aux épais sourcils noirs.

Eleanor sort ravie de chez le chapelier, un immense chapeau à plumes de dodo sur la tête. Elle remonte la rue vers la boutique du tailleur quand elle remarque une agitation anormale. Le garde-champêtre sort alors de l’échoppe avec deux solides paysans encadrant Eugène, le visage tuméfié, les bras ligottés.

« Allez, sale voleur, grogne le vieux garde-champêtre ! Tu vas croupir derrière des barreaux, je te l’garantis ! C’est pas dans mon village que des sales Français vont piller les boutiques, ça non ! Et chez mon propre fils en plus ! Canaille ! »
Derrière eux, une femme soutient le tailleur, visiblement durement amoché par l’accrochage.

Eleanor se précipite en pleurs vers son amant à moitié sonné.

« N’approchez pas Madame, fait le garde-champêtre d’un air important. Ce Français est en état d’arrestation : il a essayé de tuer mon fils. Si je n’étais pas responsable de la loi...
- Mas c’est absurde !
s’enflamme Madame de Rocheese avant de reprendre son souffle. Libérez-le immédiatement ! Quand mon mari apprendra ce que vous faites à son fidèle employé... »

Le petit groupe de villageois se regarde étrangement. Le garde-champêtre esquisse même un sourire. Eleanor surprend un regard entendu entre lui et son fils, derrière le groupe.

« Désolé, Madame, mais c’est un criminel, votre mari il peut rien y faire, c’est l’histoire de la Justice, maintenant. Allez, circulez ! »

Et le garde-champêtre écarte sans ménagement la jeune femme pour faire avancer son groupe vers la prison...


Depuis ce jour, l’enfer succède à l’enfer pour Eugène. Au fond de sa prison, il prend conscience des machinations du lord contre lui. Mais comment lui en vouloir ? Peu à peu, tout l’accuse, et le seigneur local ajoute des preuves accablantes : des lettres censées être écrites de la main d’Eugène calomniant la couronne d’Angleterre et les Rocheese, des preuves de chantage...
Et quand Eléanor, bouleversé, parvient à venir lui rendre visite, le lord soudoie le geôlier pour accuser le prisonnier de tentative de viol.

L’amante parvient à faire passer quelques lettres à Eugène, qui perçoit toute la détresse ce celle qu’il aime plus que tout au monde. Si la menace d’un emprisonnement ne l’effraie pas, elle terrifie Eleanor. Il décide alors de s’échapper.

L’évasion se déroule avec une déconcertante facilité. Plus tard, Eugène soupçonnera le lord d’avoir donné des consignes pour laisser filer le prisonnier, qui court rejoindre sa belle sous un balcon du château. Mais l’amour l’a rendu aveugle au traquenard évident qui se déploie autour de lui et se referme soudain alors qu’il revoit Eleanor dans sa chambre.

Eugène à nouveau emprisonné, les journalistes londoniens s’emparent de l’affaire, certains racontant les pires calomnies sur son compte. L’ampleur devient telle qu’il est bientôt transféré à la capitale pour y être jugé en public.

Sur la route qui mène à Londres, le convoi pénitentiaire qui escorte le précieux prisonnier est brutalement attaqué par un important groupe de brigands. Les coups de feu claquent, la confusion est totale. Soudain, une explosion fait sauter la porte de la voiture cellulaire et Eugène se retrouve libre, face à un malandrin au visage voilé par un foulard. Mais le brigand ôte le foulard et se révèle être Eleanor ! Vêtue comme un homme, elle a courageusement recruté les mêmes brigands qui l’avaient attaqué le jour où elle avait rencontré son amant !

Mais un nouveau coup de feu tonne... Et la jeune femme, un filet de sang au coin des lèvres, s’effondre doucement, blessée à mort dans le dos par l’un des geôliers.
Complètement perdu, l’âme déchirée de douleur, Eugène serre Eleanor dans ses bras... Il oublie le monde, il oublie le temps et quand il reprend conscience, quand on lui ôte de force sa bien-aimé - pour toujours - il se retrouve au milieu d’un groupe de soldats britanniques venus à la rescousse du convoi pour mettre les brigands, privés de leur chef, en déroute.

Eugène se sent comme une coquille vide. Tout l’amour qui faisait battre son cœur s’est enfuit dans la tombe de sa bien-aimée et il reste de marbre au fil des événements judiciaires qui se déroulent devant lui sans qu’il réagisse. Pourquoi la colère ou la haine, quand on a perdu tout ce qui valait la peine de se mettre en colère ou de haïr ?


Par la suite, le tribunal est pourtant clément envers Eugène de Constance, qui est emprisonné pour 10 ans. Son histoire avec Madame Rocheese a ému le jury. Pendant ce temps, Monsieur de Rocheese devient millionnaire et épouse une richissime héritière. Il quitte la politique au moment de son mariage, après un échec retentissant concernant un accord avec la France. Pourtant il devient l’un des chefs occultes de la lutte anti-français en Grande-Bretagne et reste proche de la Couronne.
Dix ans plus tard, Eugène sort de prison sans avoir retrouvé goût à la vie. Il erre dans Londres comme un fantôme, vivant sous les ponts, dépensant le jour même le moindre argent gagné.


Ce texte a été écrit pour servir d’introduction à un personnage pour le jeu de rôle Vampire - London By Night, dans une chronique dirigée par Antony M. Cette campagne n’a jamais été commencée et le personnage n’a jamais joué un seul scénario.

Antony, si tu lis ceci : Eugène est toujours partant :)


Commentaires  forum ferme

mardi 16 août 2005 à 12h54

c vraiment très bien. ca mériterait vraiment d’etre étofé.
anne-hélène

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