La chute du vautour noir

Où l’on change un peu de perspective
vendredi 28 octobre 2011
par  Asshâni
popularité : 5%

Voilà près d’un siècle que je parcours le monde dans l’ombre si noire de mon maître, des lunes qu’il nous entraîne avec lui dans sa croisade en Egypte. Je commence à penser que l’on ne reviendra pas indemne de ce lieu maudit des dieux, Egyptiens, Etrusques ou quels qu’ils soient.

Un bivouac improvisé avait été installé pour que la caravane hétéroclite dont on faisait partie puisse se reposer un peu, les sans souffle dormaient de leur sommeil sans rêve à l’abri et sous une chaleur de plomb, chacun vaquait à ses occupations...
Des lentilles bouillaient doucement dans une marmite, émettant un faible chuintement de cuisson, j’étais de corvée pour les surveiller, corvée qui bien que fort ennuyante, me permettait au moins de me recentrer un peu sur les événements passés.

Devant moi, une poignée de contrebandiers le regard tourné vers le loin, devisaient sur la prochaine étape du voyage vers Memphis. Ils parlaient dans un dialecte égyptien trop difficile à comprendre pour moi, à grand renfort de gesticulations, d’indications à l’horizon, de rires gras. D’autres encore, vérifiaient les chameaux, les sangles, les marchandises, ici un petit groupe désigné à faire le guet, ne trouvaient rien de mieux à faire que de jouer aux dés, se lançant de grandes claques dans le dos comme si rien ne pouvais nous plus nous arriver... imbéciles...

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Plus loin, je voyais ma sœur apporter un peu d’eau aux esclaves de notre maitre ainsi qu’à ceux de la sans-souffle-géante. Les deux pauvres filles arraché à leur destin et si fraîches il y a encore un an n’était plus que deux âmes en peine, kama les avait pris en pitié, et s’en occupait autant que faire se peut, elle avait secrètement desserré leur chaine au cou et leur avait confectionné une sorte de protection en tissu épais afin que les fers brulants dans la journée ne leur marque pas leur chair à jamais, nous savions toutes deux que leur chance de survie était faible avec notre sans souffle d’assassin. Leur seul salut était qu’il se nourrisse régulièrement sur elles, je le savais, avec un peu de chance il se ferait prendre à son propre jeu, ainsi va la puissance du Lien.

Les pauvres hères cherchaient tous un peu d’ombre, près des caravanes ou adossés aux chameaux, attendant leur ration quotidienne, ne se doutant pas qu’au final l’unique raison de leur présence était exactement la même que ces lentilles... qui cuisaient... Zut ! les lentilles ! je m’activai quelques minutes à mélanger le brouet commençant à coller au fond et sauvais finalement la mise à nos estomacs.

Sans prévenir, Kama revenue me lança une chiquenaude aux oreilles :
"P’tite tête ! tu rêvassait encore ! je t’ai vu, tu a failli nous obliger à manger une exécrable bouillie ! ce qui entre nous ne changera pas beaucoup d’une bouillie très réussie : j’en ai marre des lentilles. Enfin va dire ça au maître, lui qui ne comprend plus rien à tout ça... c’est un coup à ce qu’Il tue les chameaux pour qu’on mange de la viande et qu’on lui fiche la paix" et elle se mit à rire de sa propre idée.

Je la regardais : Son doux visage pale était toujours enjoué, remplis d’espoir.
Nous aurions du devenir de vieilles femmes et mourir depuis longtemps, mais le temps s’était arrêté pour nous : à la place d’une vie paisible dans nos montagnes, l’on avait fait le tour du monde et nous sommes devenues les gardiennes assidues d’un démon.
Ce que nous vivions personne ne pouvait le comprendre, sauf peut être Im-dir mais le vieux cheval devenait aussi instable que le maître et n’en faisait qu’à sa tête. Après un siècle de cette condition je me demandai si la "bénédiction de la nuit" comme Il l’appelait, ne tournait pas à la malédiction. Vivre cachée, toujours sur la défensive, tuer ou être tué, s’engager dans des batailles sans fin aurait fait devenir chèvre n’importe qui.
Mais elle non. Elle gardait toujours espoir et ce sourire si pur qui me rappelait les petites bergères que nous étions, me rendait forte.

Alors qu’elle s’accroupissait posant son carquois à terre, je rétorquais : "Je te comprends, mais tu le connais aussi bien que moi : ce genre de "détails" comme Il le dit ne l’intéresse pas, voir l’exaspère, c’est aussi notre rôle de le soulager de ce genre de tâche ou de récrimination..."
Elle semblait toute absorbée à vérifier la rectitude de ses flèches
"...Oh Kama tu m’écoutes ?"
Sans arrêter sa besogne, ni me décocher un regard elle me demanda : "Oui, oui, j’entends, mais plus important : tu ne m’a pas raconté en détail ce qui s’est passé dans la maison du vautour. Un raté ? Ca ne ressemble pas au maître, je me demande encore pourquoi Il a décidé de prendre avec lui tous les sans- souffles pour une opération aussi banale"

Écoute puisque j’ai encore le temps avant qu’on mange laisse moi te raconter

Tu sais bien que ça faisais deux jours et deux nuits qu’on l’observai, la maison de notre cible. Discrétion, efficacité, comme nous l’a enseigné le maitre. Les habitants de la maison d’en face nettoyés, les patrouilles repérées, ainsi que les habitudes de la principale habitante l’on avait tout les éléments pour une infiltration réussie.

Je ne comprend pas plus que toi la raison qui a fait que tous les sans souffles sont venus, mais tu le connais, son excentricité n’a pas de limite... peut être voulait Il tester le nouveau en situation, peut être voulait il pimenter l’action ?
Bref l’on arrivait par l’arrière de la maison.
La géante comme d’habitude dans son petit lynx, la pythie en recul se met à disparaître, et le desséché baille aux corneilles devant le mur d’enceinte.

Sans prévenir Il prend l’égyptien et le lance sur le mur, le pauvre s’agrippe tant bien que mal, pédalant dans le vent pour remonter, et fini par se hisser sur le mur.
Le maitre saute prestement accompagné de la géante animale et je le suis.

Nous sommes donc à quatre scrutant l’obscurité d’un jardin bien fourni et assez spacieux.
En un instant je m’aperçois que le lynx a disparu, ainsi que la grecque.

Le desséché descend dans le jardin avec l’agilité d’un sac de sable et notre Eis* se glisse en contrebas comme un loup gracieux.
Pas d’instructions de sa part, je reste à ma place au cas où. Tu le connait si j’agis sans son ordre il est capable de m’ignorer pendant plusieurs lunes et moi je ne le supporte pas, en tout cas ça ressemble clairement à un de ses jeux malsain, Il aurait pu y aller seul c’est certain.

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De mon poste d’observation je repère des gardes et des chiens patrouillant dans le jardin, d’autres encore font des aller et retour sur une terrasse surplombant la maison, il y a des brasiers ce qui n’est pas pour plaire à l’assassin.
Je les vois arriver tout deux au mur de la maison, ils s’arrêtent devant une fenêtre, et le desséché s’agite et tergiverse avec le maître, moi je n’aurai jamais osé le contredire, on le connait trop bien, peut être que le fait d’être un sans souffle donne des ailes ? Oh qu’Il devait être énervé là bas.

"et Il ne l’a pas tué sur place ?" interrogea Kama remisant un projectile dans son carquois et en tirant un autre "Ça m’étonne, le desséché doit avoir une valeur particulière à ses yeux"

Non, repris je, pas un geste, ça m’a étonné aussi, mais attend de voir la suite : une patrouille arrivait ; le maitre disparaissait de ma vision et restait le desséché entrain de se cacher dans des broussailles malheureusement pour lui les chiens grondèrent, et c’est alors qu’arriva une chose étrange... sans savoir d’où, ni comment je me sentis mal à l’aise, à un tel point que toutes mes actions étaient entravées, j’étais comme tétanisée.
En y repensant je me demande si ce n’est pas l’égyptien qui a fait ça, les autres je les connais trop bien et ce n’est pas les gardes qui avait déclenché ce phénomène car eux même ainsi que leur bêtes paraissait aussi troublé que moi.
Si tu veux mon avis Kama, reste loin du desséché comme ton pire ennemi, il cache bien son jeu sous son attitude placide.

"il faudrait demander confirmation au maitre non ? si il est dans une bonne nuit il nous expliquera" dit ma sœur.

Oui et non, je ne sais même pas si lui même était au courant car tient toi bien : l’Eis réapparu et rata son coup ! il blessa gravement le premier garde mais sa lame glissa sur l’armure du deuxième... incroyable ! en un siècle je ne l’avais jamais vu rater sa cible et j’en restais bouche bée.
Je me reprit rapidement et fis ce que j’avais de mieux à faire et mériter le Sang qu’il nous prodigue : apporter du soutien au maitre. Malgré ce sentiment indicible tenaillant mon cœur, je glissais en contrebas du mur d’enceinte et tout courant je dégainais mes deux dagues pour en finir rapidement avec la patrouille dont les râles et les cris commençait à mettre la maison sens dessus dessous.

Durant ma course je vis que notre sans souffle était en difficulté, contre un pauvre humain ! Tu t’imagine ? l’Eis se fit toucher par une botte élémentaire, j’arrivais alors et profitant du fait que son opposant me tournait le dos, je lui plantais mes lames ce qui l’acheva pour de bon.
Le maître me révéla alors un visage que je n’avais pas vu depuis longtemps, le démon reprenait le dessus, il fit un bond surhumain pour atteindre l’étage et le carnage commença.

"hmmm Ce visage ? ce n’est pas bon Kami, je trouve qu’Il cède de plus en plus à ses pulsions ces temps ci. Je me souviens que c’est là que j’ai hésité à tirer de la fenêtre, mais je ne comprenais pas ce qui se passait"

Tu as bien fait, gâcher le jeu du maitre aurait pu nous retomber dessus. Pendant ce temps, le desséché fixait sans bouger les corps sans vie des gardes répétant faiblement en boucle "mais pourquoi les avoir tué ?"
Je haussais les épaules, l’Eis était ainsi : arrogant, puissant, même parmi les sans souffles et il ne s’embarrassait pas de détails quand ça tournait au vinaigre, le pauvre l’apprendrait au fil du temps.
Ce fut surtout le sang qui gicla abondamment au dessus de nos têtes le long du mur menant à la terrasse qui le choqua le plus, ou peut être que ce fut les cris d’horreurs sortaient des ombres du maitre ? En tout cas le desséché hébété, semblait avoir perdu prise. remarque n’importe qui je pense a la même réaction la première fois. tu te rappelle nous ?

"tu parle je me souviens encore des cris atroces qui m’ont empêché de dormir pendant des lunes, un cauchemar, mais nous étions encore un peu naïves"

Soudainement alors que le calme revenait il se ressaisit, semblant se rappeler quelque chose d’important. Au lieu de fuir comme je pensais qu’il allait faire, il se retourna vers moi et me demanda "mademoiselle pouvez vous m’aider à monter ?" ce ton poli et directement adressé à moi, une servante, me fit sourire en plein milieu d’un carnage de l’Eis. C’était presque agréable de ne plus être un pion dans l’ombre.

"Bien sur, Hinthial**, prenez appuis sur moi" répondis je sans réaliser immédiatement qu’il ne comprenait pas ma langue natale.
Il ne releva pas le titre, et escalada avec grand peine le bâtiment.
Une fois en haut, je montais à sa suite. trois cadavre de garde gisait dans une mare de sang et je localisais rapidement notre maitre grâce à la transparence des tentures.
On le rejoignis alors qu’il terminait de se nourrir sur un homme dans un lit. La pièce dans laquelle nous nous trouvions était coquètement aménagée, et mon regard tomba sur la change-forme dressée sur un bureau entrain d’essayer l’attention de notre maitre sur des vélins et des papyrus.

Le desséché avait repris du poil de la bête et s’affairait sur un gros coffre, faisant abstraction du reste. L’Eis lui semblait communiquer avec le lynx, puis sans un mot il enfourna les documents dans une besace qu’il m’avait pris des mains sans ménagements.
Le coffre fut ouvert révélant or et bijoux, le maître ne manqua pas de faire une allusion voilée sur des prélèvements discrets du desséché mais le temps nous était compté.

Il fallait emporter le coffre ce que l’on fit non sans une certaine difficulté, heureusement que mon entrainement quotidien avait porté ses fruits, car lorsque le maitre me l’envoya du premier étage et que je le réceptionnai en contrebas, je sentis le coup passer.

La suite tu la connais.

"Oui, le retour de la change forme dans son vrai corps, puis la préparation de cette caravane... des contrebandiers, des esclaves, un saltimbanque, si on se fait attaquer en journée, nous sommes quatre à savoir vraiment nous battre" dit elle et me montrant ses doigts.
"Akhor, nous deux et Im dir, tu te rend compte du danger ? crois moi ma soeur, ce n’est pas ces contrebandiers qui leur sauveront la mise, il n’y a qu’a voir la dernière bataille..."

A ce propos j’ai entendu que tu y as fait merveille lui répondit je, en lui lançant un clin d’œil.
"Ces bandits ne valait même pas mieux qu’une cible d’entrainement" me dit elle en me retournant la complicité.

Elle reprit "Non vraiment, tout s’est passé vite, je n’ai pas eu le temps d’admirer le paysage, je me concentrai à faire ce que le maitre m’a apprit, une flèche, une vie, j’ai du en abattre quatre ou cinq.
J’ai bien entraperçu le lynx de la change-forme lacérer le visage d’un malheureux, et la grecque qui acculée, s’est battue une fois n’est pas coutume comme une louve enragée mais sans plus je ne sais même pas ce que faisait Im-dir et le maître"

Je plissai les yeux, Kama était coquine et adorait prêcher le faux pour connaitre le vrai. Je lui donnait satisfaction "Comme à son habitude, il a choisit le plus fort d’entre eux, qui en l’occurrence était une femme, et a du la massacrer dans ses ombres, ceci dit une chose m’a étonné il a mis beaucoup de temps, et elle a crié plus que de raison... quant à Im-dir, ce vieux compère a fait ce qu’il savait faire de mieux sur un champ de bataille : charger et piétiner, ce qui a du rajouter à la panique ambiante, je me demande ce qui lui trotte dans la tête... tiens quel âge peut il avoir ?"

"Je n’en sais rien" répondit ma sœur "encore une question sans réponse, il est bien plus vieux que nous c’est sur, mais là encore le seul à pouvoir nous éclairer reste comme toujours l’Eis" elle avait terminé d’inspecter son matériel et réajustait maintenant les lanières de cuir maintenant ses armes. "et le desséché ? qu’a t il fait ?"
Je lui désignai un homme près des esclaves "il n’a tué personne mais a fait un prisonnier, ce qui est déjà pas mal tu avouera, ils pensent l’interroger à leur réveil, je n’aimerai pas être à sa place !"

"Moi non plus, c’était des inconscient pour nous attaquer alors que les sans souffle étaient actif, tant pis pour lui. Autre chose : Il parait Memphis n’est plus loin d’après ce que j’ai entendu des conversations des contrebandiers, une nuit tout au plus et nous serons arrivés, il va falloir redoubler d’attention si on veut rester en vie, frangine, nous entrons sur le territoire de la Némésis du maître" acheva elle tout en se relevant, la main sur mon épaule et partant dans la direction du sommeil du maître.

Oui elle n’avait pas tort, il allait falloir être sur nos gardes, mais pour l’instant il y avait plus pressant ...

les lentilles était prêtes ...


* A god was called an ais (later eis), which in the plural is aisar (wikipedia etruscan mythology)
**a spirit of the dead is identified by the term hinthial, literally "(one who is) underneath (wikipedia etruscan mythology)


Commentaires  forum ferme

Logo de Benoît
dimanche 30 octobre 2011 à 05h38 - par  Benoît

Excellent !

Le point de vue des goules est très intéressant sur l’évolution du personnage, et leur regard sur le groupe et ses actions ajoute beaucoup de profondeur.

Bravo !

Logo de Asshâni
vendredi 28 octobre 2011 à 15h21 - par  Asshâni

Merci c’était le concept, ça les fait "vivre" plus que aller me surveiller ça ou suivez moi.

ca serai marrant de faire pareil avec Im dir... mais pas très explicite comme résumé.

Logo de Sophie Conteuse
vendredi 28 octobre 2011 à 14h54 - par  Sophie Conteuse

"Le desséché et la change-forme", héhé
Intéressant d’avoir le point de vue des Jumelles sur les compagnons de route de leur maître. Et sur ce qu’elles comprennent de ce dernier.

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