01 Prince vampire

Un chapitre des mémoires de Mesgora
jeudi 29 juin 2006
par  Taho
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La nuit est jeune, et pourtant, je sens déjà la soif brouiller mes pensées. Ma peau pâlit et mes mains puissantes commencent à trembler légèrement, un mouvement imperceptible pour un mortel mais que mes yeux immortelles ne peuvent manquer. Avant que l’aube ne me force à me terrer dans mon antre, je laisserai le prédateur s’éveiller en moi et il fera parler le sang et la peur pour maintenir mon immortalité. Je sens que la chasse sera bonne ce soir. Mais d’ici là, la nuit est mienne à user à ma guise. Assis sous les oliviers, baigné de la lumière argenté de l’astre nocturne, je suis penché sur mon velum, ma plume à la main, m’adonnant à cette activité que je n’aurais pas cru possible de mon vivant : j’écris.
Il m’a fallu bien des décennies avant d’avoir l’occasion d’apprendre mes lettres, et j’en serai à jamais reconnaissant envers le mortel qui m’a accordé ce don. Le vieil homme a de loin surpassé son rôle de calice, et a gagné une place dans mon cœur ; où du moins, ce qu’il en reste. Il souhaite à présent rejoindre nos rangs dans sa quête de savoir, mais je ne suis pas encore prêt à prendre cette décision. Je n’ai cependant que peu de temps, car Maître Aarod fane et se dessèche à un rythme angoissant.
A nouveau, je me laisse dompter par le flot de l’encre qui s’écoule de ma plume. Qui l’aurait cru ? Mesgora l’impitoyable, le fils du sanglier. Les choses ont bien changé depuis que le don m’a été confié. Suis-je plus heureux, plus épanoui ? Qu’ai-je accompli dans la mort que je n’avais pu achever dans la vie ? Cela fait bien longtemps que je me pose la question, et ce soir, je me retourne sur ma vie et ma mort, espérant trouver une réponse.

Mon premier souvenir est une chanson, une berceuse que me chantait ma mère alors que je n’étais qu’un enfant. Autour de cette mélodie lente et tendre s’étend peu à peu le paysage de mes jeunes années : une vaste hutte bruyante, le rire des hommes gonflé par la bière, le visage des femmes s’affairant la tête basse. Je me souviens du calme des matins d’été, où les jours étaient beaux, les hommes combattant ardemment les démons de leurs propres excès. Ma mère m’emmenait avec elle puiser de l’eau à la rivière, où je lui faussais compagnie pour parcourir les bois. J’avais toujours été un enfant sauvage, un solitaire, et les autres enfants me connaissaient à peine. Tout ce qu’ils savaient de moi, ils l’avaient appris à leurs dépends. Déjà, j’inspirais la crainte et le respect.

Les années passèrent. Ma mère mourut en couche en donnant naissance à ma jeune sœur. Je me souviens de cette nuit comme d’aucune autre avant mon ascension. Les cris, la tristesse, la peur, la haine, je peux encore les sentir, frémissant derrière mes paupières, se débattant dans mes entrailles. Je revois mon père, cette grande brute, giflant et secouant le corps inerte au milieu des hurlement assourdissants du nouveau né. Il était parti sans même regarder l’enfant, et quand j’allai me coucher, il y avait une autre femme dans ses bras.

C’est sans doute cette nuit là qui me fit exiger devenir daltae. C’était la coutume de mon peuple que les enfants de chef soient envoyés à des clans alliés qui assureraient leur éducation. Avec la mort de ma génitrice, je ne sentais plus le désir de rester dans cette communauté où plus rien ne me retenait, à part peut-être ce petit bout de chair qui partageait mon sang, mais à l’époque je ne pouvais considérer ma sœur autrement que le glas de ma défunte mère. Mon père accepta facilement, et je fus envoyé chez les Dal nAraidi, un clan soumis par mon père dans sa jeunesse. Là-bas, je trouvai une nouvelle famille, un nouveau foyer, une nouvelle vie.

Les années qui me virent passer de l’âge tendre à la maturité, je les passai chez les Dal nAraidi. Ils m’accordèrent l’éducation due à mon rang, et je fus enseigné dans les arts de la guerre et de la chasse. J’appris à conduire un char, à appliquer la justice divine selon les rites de mon peuple et à commander les hommes.

Nombreux sont ceux parmi les immortels qui disent avoir perdu leur humanité en recevant le don des ténèbres. Je fais parti de ceux qui l’avaient perdue bien avant. Je n’étais pas encore un homme lorsque le chef de Dal nAraidi, celui que j’avais appelé père, me fit saisir par ses gardes et emprisonné. Il souhaitait m’utiliser pour négocier la fin de la suzeraineté de mon géniteur ; c’était mal le connaître. Il refusa et sonna ses guerriers qui se dressèrent contre la traîtrise des Dal nAraidi. Quelques jours plus tard, deux hommes de main des Dal nAraidi vinrent dans ma cellule, sans doute pour me tuer. Ils ne m’y trouvèrent point, il ne restait derrière moi que la demeure du chef souillée du sang de ses femmes et de ses servants. C’était la première fois que je nourrissais ma lame de sang humain, et pourtant, je le fis sans pitié ni regret. J’étais vide, une arme, un pion de fidchell progressant sur le plateau pour renverser le roi.
Je me présentai le lendemain dans le camp des Dal nAraidi pour défier le vieux chef au róe, le duel rituel. Ces gardes furent si surpris de me voir qu’ils ne réagirent qu’à peine. Le chef n’eut pas d’autre choix que d’accepter. Le lendemain au lever du soleil, il baignait dans une mare de sang.

Les dix années qui suivirent ne sont qu’un amalgame flou, une suite de lendemains. Sans rien au monde à part mon éducation, je vendis ma lame au plus offrant et gagna renom et gloire. On prononçait mon nom avec crainte de la chaussée des géants à l’île de Mona, et les bardes chantaient mes louanges jusque sur le continent, glorifiant mon nom et ma descendance comme bénis d’Ogma, le champion des dieux, et Néit, le dieu des batailles. Mais où que j’aille, c’était la Morrígan qui semblait m’ouvrir ses bras, et rien ne m’apportait le repos.

Un jour, par lassitude peut-être, je rentrai chez les Fíann Da Tho, le clan de mon père. Le colosse indestructible et cruel qu’il était dans mes souvenirs ne m’avait pas préparé à ce que je trouvai en rentrant chez moi. Mon père était vieux, mourant. La maladie et la mort infestaient sa chambre et suintaient dans ses draps souillés. A ses côtés, une enfant épongeait son front, des larmes brillant sur ses joues. C’était la première fois que ma jeune sœur me voyait, elle ne me reconnut pas.

« Qui es-tu ?
-  Je suis de la famille. »

Elle fut prête à me croire, ma ressemblance avec mon père étant alors frappante, et j’aidais l’enfant à sortir le vieil homme de sa couche afin que nous puissions changer ses draps et le sortir de son tourment autant que nous le pouvions. J’appris de l’enfant que les suivants du vieux chef avaient commencé à se chamailler pour le pouvoir et qu’ils passaient leur temps à s’entretuer, parfois de manière civilisée, parfois comme des lâches. Le malade revint à lui plus tard dans la nuit, alors qu’Ingend s’était endormie sur mes genoux, ses petits bras serrés autour de mon cou. Mon père me regarda de ses yeux jaunis et prononça mon nom. Il se saisit de ma main tendue et la serra avec toute la force de son dernier souffle avant de s’éteindre.

Le lendemain matin, alors que la petite Ingend pleurait sur le corps de la seule famille qu’elle avait jamais connu, je sortis de la hutte pour faire face à la troupe qui s’était massée devant notre porte. Les hommes reculèrent et certains posèrent un genoux à terre, pensant que leur vieux chef avait bu de l’eau de Danann et avait reçu l’éternelle jeunesse. Mais certains avaient entendu parler de moi, et ils comprirent que j’étais de retour.

« Je suis Mesgora Mac Da Tho. Votre chef est mort, et je prend aujourd’hui sa succession. Quiconque souhaitant remettre en doute mon droit peut me défier au róe, et que Nuadu décide qui doit l’emporter. »

Nul ne répondit à mon défi, et dès le lendemain, je recevais les attributs de ma fonction. Je passai les mois qui suivirent à rétablir l’ordre dans mon clan et à utiliser leur animosité et leur colère à mes fins. L’été suivant, les Guerriers du Sanglier commencèrent à étendre leur influence. De nombreux jeunes combattants attirés par mon renom vinrent se joindre à mon clan, et certains de mes anciens employeurs s’allièrent à moi. Très vite, tout Leinster était sous mes ordres, et le roi d’Ulster mon allié. Je mariai ma sœur à son fils Díanchu, et lorsque le vieux roi mourut, Ingend et moi gouvernions la moitié de l’île et la totalité de la côte Est. Les raids menés sur les barbares primitifs de Pretani nous donnèrent gloire et richesse, et mon nom suffisait à faire battre en retraite des armées entières.

Lorsque ma puissance fut suffisante, je lançai une offensive sur le continent. Je confiai à Díanchu et Ingend les rênes du pouvoir et leur laissai la charge du ravitaillement de mes hommes pendant que je défiais les armées du continent. Les soldats ennemis étaient fières et valeureux, et le combat fut si rude que l’hiver surprit nos deux armées. Je fus forcé de me retrancher dans ses terres hostiles en attendant le printemps. La côte était mienne, j’étais donc assuré de mon ravitaillement, et Díanchu m’assurait que les vivres seraient envoyées à temps. J’étais tellement absorbé dans mes plans de campagne que je ne remarquai même pas que ma sœur avait cessé de m’écrire.

Les semaines passèrent et le ravitaillement ne vint pas. La famine commença à décimer mes troupes, et alors que nous nous préparions à repartir, je fus empoisonné par mon propre serviteur et laissé pour mort au milieu des cadavres de mes soldats morts de faim. J’étais meurtri et affaibli par le froid, la faim et le poison brûlant dans mon sein, ma fin était venu. La fin de mon âme, mais pas de mon esprit.

Je m’éveillai soudainement enfermé dans les bras d’un dieux de puissance. Je vis nos sangs s’entremêlés dans cette danse macabre alors que le monde fleurissait sous mes yeux comme jamais je ne l’avais vu. Lorsque la danse cessa, j’ouvris les yeux, et laissai la nuit m’envahir, emplir mon corps de son essence. J’étais un vampire, un être immortel, un prédateur, un dieu. Je n’avais plus à craindre la mort, j’étais ce que j’avais toujours voulu être.

Mon créateur ne me parla que peu, et aujourd’hui, il m’est difficile de me rappeler son visage. Il ne me dit pas pourquoi il m’avait choisi ni ce qu’il voulait de moi. Il ne m’expliqua que le revers de la médaille, la morsure du soleil, la soif rouge. Dès la nuit suivante, j’étais seul. Je ne pris cependant pas le temps de me lamenter sur ma condition. Libre à nouveau, je reparti vers le nord tel une bête sauvage, un prédateur en quête d’une proie. Je me faufilai dans la cale d’un bateau partant vers mon île, et de nuit en nuit, je finis par atteindre Tara, siège de la royauté. J’y trouvai Díanchu installé sur mon trône, et fut soulagé de voir que ma sœur n’était pas à ses côtés. Il me fallu plusieurs mois pour la trouver, saine et sauve, mais captive de son mari.

Une nuit, je capturai le traître et le questionnait longuement, tirant tous les détails de l’affaire de sa chaire maltraitée. Il avait comploté avec mon serviteur pour que les lettres de ma sœur qui soupçonnait son mari ne me parviennent pas. Puis il avait bloqué le ravitaillement, sachant que lorsque nos armées embarqueraient pour retourner chez nous, mon serviteur m’empoisonnerait, le laissant seul dirigeant. Ce fut aisé de le forcer à réécrire un testament où il donnait la régence à sa femme Ingend en attendant que son fils ne prenne le pouvoir, et une fois le document en main, je tuai le traître, laissant son sang se déverser sur le sol, indigne qu’il était de recevoir le baiser d’un immortel.

La nuit suivante, Ingend était libérée et elle prit la régence des deux royaumes. Elle dirigea notre peuple avec sagesse et tempérance, jusqu’à ce que son fils ait l’âge de régner. Chaque nuit, lorsqu’elle dormait, je venais lui parler, et elle me répondait parfois, croyant parler à un rêve. Toute sa vie, je veillai sur elle, dernière part d’humanité qu’il me restait. Lorsque la mort vint frapper à sa porte, ce fut dans son lit, sans douleur, et alors que son souffle faiblissait, j’étais venu l’embrassée une dernière fois. Je partais cette nuit même et m’en retournait sur le continent.

Le temple où je m’étais éveillé était vide, et ce depuis mon départ. Il n’y avait trace nulle part de mon créateur. Je continuai donc ma route, descendant vers le Sud, où la chaleur de la nuit me rappelait les jours d’été de mon enfance. Je longeai les eaux claires de la Méditerranée, évitant les cités et vivant comme une bête dans les étendues sauvages. Les années défilèrent avant que je ne rencontre d’autres immortels, et qu’enfin, je me sédentarise.

J’ai passé tellement plus de temps dans cette mort que dans ma vie que je me demande pourquoi mes jours sous le soleil tiennent tant d’importance à mes yeux. Suis-je Mesgora le seigneur de guerre ? Ou Mesgora le prince vampire ? Sans doute les deux. Ma vie fut longue pour un mortel, et tâchée de sang comme elle l’a été, elle étincelle toujours de gloire, de conquête et de pouvoir. Elle a mérité sa place auprès de ma mort. Et peu importe le temps qui s’écoule, elle la gardera, bien qu’elle soit achevée et que mon immortalité s’étende devant moi comme un océan à l’horizon.


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