Avides désirs dans le métal sculpté

Prix du jury du concours Saint-Valentin 2017 d’Infinite RPG
mercredi 14 juin 2017
par  Andréas Lewis et Horace Alberline
popularité : 8%

Ce texte a remporté le prix du jury du concours Saint-Valentin 2017 d’Infinite RPG. Il a été écrit par Andréas Lewis et Horace Alberline. Il est publié sur le site de la guilde d’Altaride avec l’accord des auteurs, dans le cadre du concours.

« J’espère que ce petit rp sera plaisant à lire pour le jury. Nous nous sommes beaucoup amusé à l’écrire ^^ » – Andréas
« Avec l’amour de dieu (rire), et le mien » – Horace

ANDREAS

La nuit était tombée depuis à peine une petite heure et, devant la grande demeure de la famille Huntsman, une petite foule se pressait pour entrer par la grande double porte menant au vestibule. Des dames en robes de cocktail et des messieurs en costumes trois pièces, tous arborant une expression empruntée et inutilement hautaine, discutant d’un air princier de sujets inutiles, une coupe de champagne à la main. Car ce soir, monsieur Huntsman inaugurait son exposition personnelle temporaire, le regroupement de plusieurs œuvres de différents artistes originaires de Ashcastle. Peintures, sculptures et photographies, toutes ces belles pièces seraient exposées pour quelques jours dans la grande demeure de cette riche famille à laquelle appartenait une des principales usines de textile de la ville. C’était un événement mondain à ne pas manquer, une occasion de briller en société tout en dégustant des petits fours très chers et de l’alcool de bonne qualité.

Le maître des lieux avait fait une rapide annonce une fois ses invités tous présents pour expliquer le programme : tout d’abord un petit buffet serait servi dans l’entrée principale pour permettre aux retardataires d’arriver, puis la galerie où se trouvaient les pièces dédiées à l’exposition serait ouverte à la visite, menant chacun jusqu’aux jardins où la soirée pourrait battre son plein, car un festin était à prévoir, ainsi que de la musique et quelques divertissements. À l’occasion de ce vernissage, le propriétaire avait envoyé une invitation à chaque artiste présentant ses travaux, ce qui avait attiré la curiosité de beaucoup de mondains.
Voilà pourquoi Andréas se retrouvait à devoir écouter les conversations pénibles de deux jeunes demoiselles presque suspendues à ses bras. Il avait prêté à monsieur Huntsman une pièce unique, toute fraîchement sortie de sa forge et qu’il comptait bien ramener chez lui par la suite, ce qui lui avait valu une invitation sur un carton doré. Sachant qu’il fallait de temps à autre sortir de son antre pour se faire un petit coup de pub et conserver ses clients, il avait enfilé le costume, qu’il avait commandé chez Kingsman le jour où il avait rencontré Horace, et s’était présenté sur le perron, comme tous les autres, les cheveux coiffés en arrière et retenus par un élastique, la barbe soigneusement taillée, les mains propres et l’air impénétrable.

Il n’appréciait pas particulièrement les longues soirées avec les humains, trouvant la plupart du temps que les conversations étaient inintéressantes et devant supporter la présence permanente de jeunes femmes en manque de frisson qui cherchaient en sa compagnie un beau mâle sauvage à séduire. Parfois, lorsque ses pulsions devaient être assouvies, il en prenait une comme distraction, le temps d’une nuit, et veillait à la traiter suffisamment bien pour qu’elle confirme son image de métamorphe civilisé. Les ragots allaient bon train dans les hautes sphères, surtout entre les femmes, il ne pouvait pas se permettre que l’une d’entre elles lui casse du sucre sur le dos. Mais de ce côté-là, il avait plutôt bien joué jusqu’à présent et son refus de s’engager (avec une métamorphe ou non) additionné à son caractère distant en faisaient une attraction toute particulière lorsqu’il daignait se montrer en public.
Ce soir, il avait pêché dans ses filets une petite rousse très souriante mais plutôt discrète, accompagnée d’une brune élancée, au décolleté délicieusement osé et à la verve inépuisable. Cela ne faisait que dix minutes qu’il se retrouvait en leur compagnie et il n’en pouvait déjà plus.

Les oreilles pleines du piaillement incessant de la brunette, il trouva un prétexte pour s’éclipser et se fraya un chemin à travers les convives, droit vers le rideau qui cachait le début de la visite vers les œuvres. Sans s’inquiéter du parfait petit programme de monsieur Huntsman, il passa de l’autre côté de la tenture et soupira doucement, heureux de trouver un peu de calme. S’il avait été un chien, peut-être que la compagnie humaine ne lui serait pas si pénible… Ou alors, si les humains n’étaient pas si bavards et creux. De façon générale, le colosse n’aimait pas entrer en pleine lumière, lui qui était un prédateur nocturne.
Tout en déroulant le fil de sa pensée, il s’avança un peu dans le couloir pour aller observer la première œuvre : un grand tableau dans les teintes vertes où se cachait un fauve parmi la végétation. Horace était un humain et il pouvait être bavard, mais il avait ce petit quelque chose que les autres n’avaient pas, qui le rendait particulier. Intéressant. Original. Andréas n’avait pas connu sa compagnie bien longtemps, il devait le reconnaître, et chacune de leur rencontre tenait plus du conflit que de la discussion, mais malgré cela, il pressentait que passer du temps avec Aberline dans un contexte apaisé ne lui poserait pas autant de problème que ça ne l’était avec les autres êtres humains.

Ses pensées vagabondèrent un peu vers cet humain qu’il appelait désormais affectueusement son petit monstre tandis qu’il détaillait avec un véritable intérêt le tableau sous ses yeux, admiratif de l’effort fait sur la représentation du tigre camouflé.

HORACE

« André, un ruban de velours noir et mes gants en cuir d’agneau, je vous prie. Et apportez-moi également une étole de soie blanche. »

Debout devant le psychée encadré de bois aux sculptures fleuries, Horace Aberline attachait le dernier bouton du col de sa chemise avec une assiduité toute particulière. Sur son cou, dépassant à peine du col, apparaissait une longue trace violacée, souvenir cuisant d’un travesti lubrique qui s’était approprié sa loge au théâtre. Suite aux événements métamorphiques et vampiriques qui avaient marqué son esprit puis son corps, le noble s’était montré réticent au moindre contact physique avec autrui, de façon si extrême qu’elle frôlait le ridicule. Plus pudique qu’un ecclésiaste au XIXème siècle, il camouflait le plus possible la moindre petite parcelle de peau, et ne serrait plus les mains tendues à moins que les siennes ne soient gantées. Pour un œil non avisé, le changement n’était que peu visible, puisque Horace Aberline était un homme réputé pour être toujours très soigné et peu tactile.

La clé était dans le détail. Une écharpe nouée un peu plus serrée et un peu plus montante qu’à l’accoutumée. Des chemises taillées dans des tissus légèrement plus épais que d’habitude. Des gants qui ne quittaient plus ses mains même pour se saisir d’une coupe de champagne. Des poignets de manches si ajustés qu’ils ne remontaient pas sur ses avant-bras lors d’un mouvement un peu ample...

Alors que le bouton de nacre rechignait à accomplir son destin entre ses doigts, Horace fixait son reflet avec la froideur et le mépris qu’il réservait habituellement à autrui. Cela faisait tout juste un mois depuis la dernière fois qu’il avait vu Andreas Lewis. Un mois depuis qu’il s’était rendu complice du meurtre d’un être humain. Un mois qu’il n’en ressentait aucune peine. Un mois qu’il se rendait à l’église tous les jours, et que ses donations avaient triplé. Un mois qu’il se persuadait qu’après tout, la victime, c’était lui, et qu’après tout, c’était Andréas Lewis, le meurtrier.

Cela faisait donc un mois qu’il n’avait plus revu Andreas Lewis... Ou presque.

Presque, puisque quelques heures plus tôt, alors qu’il s’endormait sur la grande méridienne du salon pour digérer en douceur un cake aux fruits confits tout juste sorti du four, sa cervelle avait déraillé. Submergés d’or liquide et de noir velouté, de peau tannée mise à nue, de larges membres puissants, meurtriers, de muscles tendus, bandés sous l’effort, et d’un souffle plus chaud que le foyer d’une forge, ses songes s’étaient imprégnés d’images pécheresses. Horace s’était réveillé en tombant sur le tapis, en sueur. La rougeur de ses joues avait laissé place à une pâleur spectrale, à mesure qu’il avait retrouvé ses moyens, une souplesse plus convenable au niveau de la ceinture, et un rythme respiratoire plus raisonnable...

C’était à cause de cette bévue spirituelle, qu’Horace se menaçait lui-même du regard, tout en finissant de se préparer pour se rendre à la demeure de M.Huntsman.
¤

Profitant de ses dernières secondes de tranquillité solitaire, Horace faisait claquer ses semelles en bois contre les quelques marches qui le mèneraient au grand hall de la maison Huntsman. Animé d’un enthousiasme aussi prononcé que celui d’un escargot, il tendit son manteau de lourde laine noire au domestique qui stagnait devant l’entrée, et s’offrit quelques secondes devant un miroir pour réajuster son écharpe ainsi que son expression faciale, dont la chaleur laissait pourtant toujours à désirer.

Alors qu’il se détournait de son image impeccable, le noble perçu des voix encore sobres, et, immanquablement, son nom fut prononcé avec ardeur. Monsieur Hills et sa fille. Un bourgeois assez vulgaire qui avait engendré toute une fratrie de jeunes filles disgracieuses qu’il peinait à marier. Particulièrement austère, Horace serra la main de l’homme, ainsi que celle de sa fille, et, voyant l’air amouraché de la demoiselle et le regard cupide de son père, décida de couper court à toute tentative de proposition de fiançailles. Il avait déjà répondu avec une froideur explicite aux missives minaudières de l’homme, expliquant qu’il n’était pas qualifié pour apprendre le latin à la jeune femme. Qu’il n’était pas suffisamment expérimenté pour lui donner des leçons de piano. Et que, par tous les saints, il était hors de question qu’il pose nu pendant ses cours de dessin !
Alors, d’une voix polaire et égale, son regard naviguant entre ses deux interlocuteurs, Horace jeta de l’eau froide sur les espoirs enflammés du duo, à l’oral, cette fois-ci.

« Monsieur Hill. Mademoiselle. Pardonnez cette annonce quelque peu abrupte, mais je me dois de clarifier la situation. Je suis fiancé. »

Un instant passa, Horace laissa le temps à l’information d’être traduite dans les deux cervelles qui lui faisaient face. Le mensonge était total, et il ne faisait aucun doute qu’il se répandrait comme une traînée de poudre. Alors, peut-être que l’engouement dont ces dames avaient fait preuve ces derniers mois se calmerait enfin.

« Vous comprendrez par conséquent que vos sollicitations régulières me plongent dans un profond embarras. » Le temps d’une courte pause, Horace se pencha légèrement vers ses interlocuteurs interloqués, et forma sur son visage une expression de confidence entièrement factice. « De plus, cette personne a réclamé l’exclusivité totale de mon âme... Et elle peut se montrer très, très jalouse. »

Est-ce vraiment une simple fiction ?

Renvoyant aux tréfonds des oubliettes la petite voix qui lui susurrait un nom aberrant, Horace avisa M.Huntsman qui passait non loin d’eux, accompagnant les retardataires - les plus illustres se faisaient toujours attendre - jusqu’au buffet. Un petit hochement de tête poli fut adressé à M.Hills et sa progéniture, et le plus jeune des Aberline se rapprocha de son hôte qui l’accueilli à bras ouverts. Quelques petits fours crémeux plus tard et une coupe de champagne en main, où il avait à peine trempé les lèvres, Horace suivit son cortège privilégié jusqu’à la première salle d’exposition. Cette compagnie était la meilleure qu’il pourrait trouver ce soir, et il se mêla de bonne grâce aux conversations qui animaient le groupe instruit et distingué, faisant preuve d’une bonne volonté qui lui était rare.

Lorsqu’ils franchirent les énormes portes de la salle, en tête de file d’une marée humaine disciplinée et pompeuse, le regard d’Horace fut aimanté par la silhouette immense qui se tenait devant un tableau tout aussi gigantesque. Le monde chancela dangereusement, la scène se teinta de couleurs irréelles, et la phrase qu’il avait commencé mourut dans sa gorge, étranglée par des ténèbres invisibles.

Le Colossal tourna son visage de marbre vers eux - vers lui ? -. Autour du pied délicat de son verre de cristal, ses doigts essuyèrent un tremblement perceptible. Laissé légèrement à l’écart du groupe qui continuait son chemin vers Andreas Lewis, le noble s’était statufié sur place, bouche entrouverte sous la surprise de découvrir le forgeron dans un tel contexte. Dans un tel costume. Apprêté de la sorte. Sa sauvagerie presque invisible, sagement entravée par les étoffes de bonne qualité.

Une déglutition difficile sonna la fin de ces quelques secondes contemplatives figées dans le temps, et Horace se remit en mouvement pour rejoindre ses semblables, qui, déjà, saluaient l’artiste.

M.Huntsman : « Horace ! Laissez-moi vous présenter l’un de nos artistes de ce soir, Monsieur Lewis, forgeron émérite... »

Si la phrase eut une suite, Horace ne l’entendit pas. Droit et drapé dans sa présomptueuse superbe flegmatique, les yeux accrochés à ceux du forgeron, il porta sa coupe à ses lèvres pour contrer le dessèchement interne qu’il avait ressenti en croisant le regard métamorphique. Peut-être aussi pour cacher l’infime retroussement de lèvres qui trahissait son trouble.

Comme tous les autres, Andreas Lewis se vit gratifié d’une main tendue, toujours gantée de cuir fin...

« Monsieur Lewis. Cela faisait longtemps... »

Trop longtemps. Pas assez longtemps.

ANDREAS

La visite ne tarda pas à rattraper le forgeron qui s’était isolé et à sa tête se trouvait un groupe de personnalités bien placées à Ashcastle, mené par le maître des lieux. Ce dernier ne sembla pas prendre ombrage de l’initiative de son invité d’avoir voulu observer les œuvres avant tout le monde et lorsqu’il approcha avec sa petite bande, Andréas les accueilli avec les mains jointes dans le dos et un sourire de circonstance : poli et distant, sans chaleur. Pourtant ses prunelles ne mirent qu’une demie seconde à reconnaitre l’un des visages et à s’y accrocher. Quelle charmante surprise… Le sourire du métamorphe prit une allure différente, bien que ce soit à peine perceptible.
Monsieur Huntsman prit la peine de le présenter correctement, une expression de fierté sur le visage. Certainement qu’il devait se sentir très important pour qu’un métamorphe accepte de venir à son vernissage. Mais s’il espérait en boucher un coin à Horace, c’était assez mal parti. Le géant se tourna vers Aberline et se pencha légèrement en avant tout en prenant la main gantée qu’il lui présentait pour la serrer sans brutalité. Ses iris bleu pâle passèrent brièvement au doré, sans doute sans que personne d’autre que le noble dont il tenait la main ne le remarque. Un message silencieux, juste entre eux.

« Monsieur Aberline. C’est un réel plaisir de vous revoir. J’espère que vous apprécierez votre soirée ainsi que mon travail. Je vous sais être un homme de goût… Votre avis m’importe beaucoup. »

Un minuscule sourire en coin étira les lèvres sévères du forgeron et il relâcha sans faire d’histoire le noble, se redressant en ramenant son bras dans son dos. Lui qui entretenait toujours une étroite proximité physique lorsqu’il rencontrait Horace, voilà qu’il se conduisait avec décence, mettant entre eux une distance de politesse presque dérangeante.
Le reste de l’assemblée ne manqua pas de saluer également le colosse, qui accorda à chacun une parole aimable et un regard ou une poignée de main, laissant pour une fois toute sa liberté à son petit monstre. En dehors du regard échangé, il ne l’avait pas traité différemment des autres humains et c’était à se demander si ce fameux regard avait bien existé.

Une des dames qui accompagnait le groupe souhaita s’entretenir avec Lewis et elle lui prit le bras, sans roucoulades cependant, pour aller vers une autre toile et pouvoir lui parler seul à seul. Il ne s’agissait là que d’une banale conversation au cours de laquelle elle lui demanda comment il était possible de lui passer commande sans avoir à entrer sur le territoire – tout à fait légitime, cela va sans dire – du Clan. Le temps que le forgeron lui explique comment il travaillait et par quels contacts elle pouvait le joindre sans craindre de se faire blesser, la plupart des invités avaient admiré les œuvres présentes dans la salle et passaient à la suivante, toujours guidé par le propriétaire du manoir.
Après avoir traversé un petit couloir, toute l’assemblée arriva dans une salle un peu plus grande où plusieurs sculptures étaient exposées. Il y avait également des vitrines présentant une série de couteau et de lames tout à fait remarquable. La femme au bras d’Andréas prit congé pour retrouver son mari et le géant se dirigea vers un petit attroupement qui observait le contenu d’une vitrine où se trouvait un seul et unique objet.

« Oh Horace, regardez ! Cette œuvre porte le même prénom que vous ! » piailla une demoiselle en se tournant vers l’héritier Aberline.

Trois pas derrière le noble, le fauve observait la scène avec un sourire presque gourmand. Les quelques convives qui avaient entendus l’appel et qui connaissaient Horace confirmèrent et invitèrent le concerné à s’approcher pour regarder.
Entre quatre parois de verre, sous un petit spot de lumière rouge, se trouvait une lame improbable. De la taille d’une dague, sa poignée était recouverte d’un cuir fin imprimé de motifs celtiques et un cordon au bout duquel pendait une perle noire avait été noué juste sous le pommeau. La garde était simple, très sobre, mais le plus remarquable était sans nul doute la lame. Longue comme un avant-bras et plutôt épaisse, sa forme et sa taille s’inspirait grandement des cimeterres orientaux. Et de la garde jusqu’à la pointe, le métal avait été travaillé avec une grande précision pour que se dessine et se devine des corps enlacés, alanguis, caressants. Ici une main enveloppant une hanche, là deux ventres collés l’un contre l’autre dans une étreinte sensuelle, et là une épaule, là une cuisse, là le cambré d’une chute de rein. Comme si la lame était faite de corps intimement enserrés que l’on aurait figé dans du métal pour en faire un instrument meurtrier. Et la lumière rouge qui nimbait l’œuvre ne faisait qu’en rehausser la sensualité sauvage, à la fois érotique et mortelle.

La majorité des réactions était positive. Les plus pudiques veillaient à s’extasier sur l’arme en elle-même, les autres rougissaient un peu, ou se passait un doigt dans le col de leur chemise en essayant de ne pas attarder trop longtemps leur regard sur les reliefs polis. Il n’y avait là aucune vulgarité, l’agencement des corps ne faisait que suggérer les formes ou les gestes, mais la place faite à l’imagination était bien suffisante pour que chacun puisse avoir l’impression d’entendre l’arme avoir quelques soupirs coupables.
Le forgeron s’était lui aussi approché et avait reçu avec courtoisie les compliments de ceux qui le reconnaissaient comme étant l’auteur de cette œuvre, avant de se pencher légèrement vers Horace. Sa voix grave ressemblait presque à un ronronnement.

« Est-ce qu’elle vous plait ? Cela fait presque quatre mois que je travaille dessus. Il va sans dire qu’elle m’a été grandement inspirée par quelqu’un de tout à fait…exceptionnel. »

Sa large main se posa brièvement sur l’épaule du noble, juste assez pour qu’il sente le contact, avant de disparaître. Ce soir Andréas se sentait d’humeur joueuse. Et de voir son œuvre exposée aux yeux de sa nouvelle « addiction » avait un côté très plaisant. S’ils avaient été seuls, peut-être que le fauve aurait opéré un rapprochement. Mais il se tenait parfaitement en société, à un pas au moins de Horace, sans sembler manifester l’envie particulière de l’entraîner à l’écart ou de le toucher plus que ce que les bonnes manières ne l’autorisaient à faire.

Un jeune homme s’approcha alors du métamorphe, l’air un peu timide, et entama la conversation par un compliment sur son travail. Il était amateur d’armes blanches et trouvait les réalisations du métamorphe remarquables de savoir-faire. Le félin se tourna vers lui et lui adressa un sourire en remerciant, répondant scrupuleusement à chaque question sur les méthodes qu’il employait ou sur ses sources d’inspiration, sans plus prêter la moindre attention à Horace. Comme si ce dernier n’existait plus. C’était à n’y rien comprendre, à devenir fou. Souffler le chaud et le froid en même temps, se retrouver si proche et pourtant si loin, être le centre d’attention avant d’être ignoré... Les félins pouvaient avoir des jeux cruels.

HORACE

L’éclat doré, lame de fond fugace, lui lacéra l’estomac, et il sentit son âme s’évaporer hors de son corps. L’impression étrange faillit lui faire renverser son verre, et il reprit brutalement contenance lorsque que le forgeron se détourna de lui. Au regard incrédule que lui lança M.Huntsman, Horace se racla la gorge, bredouilla quelque chose à propos de bulles pétillantes un peu fortes, et se détourna pour observer avec une attention exagérée le tableau qui mangeait le mur face à lui.

En son for intérieur, il priait dieu de le protéger du mal.

Le noble passa le quart d’heure suivant à utiliser toute son énergie pour faire abstraction de la présence d’Andreas Lewis. Effort saboté par les coups d’œil furtifs qu’il jetait de-ci de-là pour observer le métamorphe au comportement... Parfaitement irréprochable. Un instant, il en vint à se demander si le forgeron n’avait pas un frère jumeau, ou un trouble de la personnalité...

Tout occupé à regarder dans le vague et se flageller mentalement à chaque fois qu’il reportait son attention sur Lewis, Horace s’était isolé, avait sifflé son verre, et avait manqué de faire chuter un serveur en l’arrêtant brutalement pour lui réclamer un autre breuvage. Ce fut donc avec un Kir royal à demi vide qu’il répondit à l’appel lancé, et qu’il s’approcha, avec un calme calculé, du cube translucide qui abritait... Ses yeux se posèrent sur l’arme, qui ne correspondait à rien de ce qu’il avait pu voir auparavant, et il lui sembla que sa cervelle pourrait à tout moment lui couler des oreilles tant elle lui paraissait liquide. Pas une seconde il ne douta qu’A.L. ne fusse l’auteur de cette pièce, tant il émanait d’elle une essence sauvage et pourtant si fine. Horace appréciait particulièrement son travail, la façon qu’avait A.L. de défaire ses pièces de métal de la moindre grossièreté.
Autour de lui, les voix n’étaient plus qu’un brouhaha dont il ne cherchait pas à décrypter les mots. Seule une intonation bien particulière trouva grâce à ses oreilles, qui se tintaient de rouge à mesure que la gêne grignotait du terrain.

La main solide qui se posa sur son épaule lui fit expirer son air comme un ballon crevé, et il répondit avec un énorme temps de retard, comme si le temps ne s’écoulait plus à la même vitesse pour lui. D’entre ses lèvres chuinta un murmure ému, si bas qu’il n’arriva peut-être jamais aux oreilles de son destinataire.

« Est-ce que tout ce qui passe entre tes mains en ressors sublimé, Andreas... ? »

Horace flottait, l’esprit en suspens, avide de quelque chose que l’ingestion de sucre liquide ne comblait pas. Désireux d’une essence qui ne cessait de s’enrouler autour de lui, le temps d’une étreinte étouffante, pour ensuite disparaître en un battement de cil.

À peine son troisième verre de champagne fut-il déposé entre ses doigts, qu’Horace en réclamait un quatrième, l’œil légèrement plus brillant et assassin qu’à l’accoutumée. Son regard torve glissa à nouveau vers la silhouette toute particulière du forgeron, pris dans une discussion qui semblait accaparer toute son attention. Face au fauve, un jeune homme roux dont les taches de rousseur rehaussaient le côté juvénile, un véritable enfant de cœur aux cheveux lisses qui n’avait certainement pas atteint sa vingtième année.

Horace observa le duo avec la bienveillance d’un rapace guettant un souriceau.

Il fit un pas en avant... Et changea de trajectoire lorsque M.Huntsman invita ses convives à passer à la salle suivante. La tête en surchauffe, Horace se laissa entraîner par une vieille dame qui enroula son bras autour du sien en le félicitant pour ses fiançailles. Lorsque ses yeux de glace fondue furent contraints de se décrocher de la nuque de la Bête, le noble ressentit une contrariété capricieuse lui piquer la poitrine.

M. Huntsman présenta ses dernières confections de soieries. D’immenses pans de tissus chatoyants étaient déroulés le long des murs, donnant le vertige à quiconque levait le nez vers le plafond diablement haut. Horace faisait preuve de son désir ardent d’acheter un métrage colossal de soie mordorée lorsqu’Andreas passa à nouveau dans son champ de vision.

Le noble abandonna son interlocuteur en expliquant rapidement qu’il avait une affaire importante à régler, vida la fin de son quatrième verre de Kir, loucha en sentant sur sa langue le concentré de crème de cassis mal mélangé, et posa sa flûte sur le premier plateau qui passait par là.

En s’approchant du forgeron, Horace l’invectiva d’un éclat de voix qui avait l’intonation parfaite pour une déclaration en duel.

« Monsieur Lewis ! »

Tout en franchissant à grands pas les quelques mètres qui le séparaient de son tortionnaire passif, Horace dénoua son écharpe de soie d’un geste ample et assuré, secouant légèrement la tête en la faisant claquer sur son épaule comme l’aurait fait André avec son torchon.

Il faisait chaud, au milieu de cette masse humaine grouillante, n’est-ce pas ?

« Je veux vous acheter. »

Le menton bien haut, planté devant le Colossal, Horace continua son déballage exigeant. Sa voix était assurée, et malgré l’alcool, il ne butait pas sur les mots. L’astuce était dans la confection de phrases simple, courtes, formulées avec aplomb.

« Votre prix sera le mien. Je désire ardemment... »

Du coin de l’œil, il intercepta le regard interloqué du jeune homme roux, avisa son faciès déformé par un choc dont il ne comprenait pas l’origine, et haussa un sourcil interrogateur dans sa direction.

« Jeune homme, faites-moi le plaisir de discipliner votre mâchoire avant qu’elle ne touche le sol. Vous pouvez démontrer votre générosité en nous apportant un verre, plutôt qu’en nous faisant partager votre haleine de palefrenier. »

Le regard pesant, Horace avait jeté la pique sans réelle intention de se montrer insultant. Il ne faisait qu’énoncer un fait qui lui piquait le nez, et fut fort satisfait de voir le rouquin prendre ses jambes à son cou. Alors que la salle se vidait lentement, le noble reporta ses prunelles polaires sur le visage du forgeron, et passa distraitement sa langue sur ses lèvres. Le cassis avait laissé une trace collante.

« Je voudrais vous acheter Horace. »

Voilà une phrase tout à fait saugrenue...

ANDREAS

Le jeune homme s’appelait Harry et semblait vouloir quelque chose d’autre que des renseignements sur les techniques de forge, mais Andréas n’eut pas le temps de lui arracher cette confidence que Horace vint les interrompre. Il semblait avoir retrouvé son assurance et son haleine sentait le sucre et l’alcool avec plus de force. Lui fallait-il tant de courage que cela pour s’adresser à son bourreau ?
Dans un premier temps, le forgeron fut simplement satisfait d’entendre la voix du nobliau l’appeler et demander son attention. Puis le sourire qu’il s’apprêtait à former fut étouffer dans l’œuf par un autre sentiment, la surprise. Son petit monstre s’était planté devant lui et venait de lui balancer au visage et sans rougir qu’il voulait l’acheter. La même idée dut traverser l’esprit du métamorphe et celui du jeune homme à ses côtés car ce dernier piqua un fard monumental et ne put que rester littéralement bouche bée, ce qui lui valut une remarque acerbe de la part du propriétaire du Résistant. Mouché par tant d’autorité et certainement par la gêne, Harry déguerpit sans demander son reste pour laisser en tête à tête l’artisan et celui qui semblait vouloir s’offrir son corps sans aucune honte. Heureusement, personne ne semblait avoir entendu à part eux et Andréas se doutait qu’il ne s’agissait que d’une erreur de formulation.

Les invités quittaient la salle pour voir ce que leur réservait la suivante, champagne à la main et trop occupés par leurs conversations pour faire attention aux deux retardataires. Face à la dernière déclaration de l’humain, le colosse ne put s’empêcher cette fois de sourire en coin, amusé. Ses mains toujours verrouillées dans son dos, le dos droit et la mise impeccable, il prit le temps d’évaluer le visage de Horace, de le détailler, de s’attarder sur ses lèvres… Avant de lui répondre.

« Je crains qu’il n’y ait une méprise, monsieur Aberline. Cette pièce est un prêt temporaire et sera bientôt de retour dans mon atelier. Je ne souhaite pas la vendre et ne la cèdera sous aucun prétexte. Horace est une création unique dans laquelle j’ai insufflé beaucoup de mon âme, m’en séparer m’est inconcevable. Il n’a pas de prix… »

La voix du métamorphe mourut en cours de phrase alors que ses yeux venaient de tomber sur la tache sombre qui dépassait du col blanc de son vis-à-vis. Il s’était assez battu pour reconnaître un hématome lorsqu’il en voyait un, et il savait mieux que personne qu’une marque de ce genre est le signe d’une strangulation particulièrement violente. Ce qu’il ignorait en revanche, c’était comment son délicat petit monstre s’était retrouvé avec cette vilaine trace de maltraitance, sachant que ça ne pouvait pas être sa faute à lui. C’était d’ailleurs pour cette dernière raison que la colère brilla un instant dans ses yeux.
Se défaisant de ses menottes invisibles, Andréas Lewis leva une main vers l’épaule de sa proie et s’approcha de son cou avec une lenteur qui incitait à la fois à avoir confiance et à ne pas bouger. Doucement, il passa un doigt entre le col de la chemise et la peau chaude, caressant brièvement cette dernière tout en écartant le tissu, ce qui dévoila plus encore la trace nette et évidente d’une main. Ses mâchoires se serrèrent un instant et toute trace de sourire disparut de son visage.

« Avec moi. Maintenant. Je ne veux pas entendre de protestations. »

Ses ordres ne souffraient aucun refus et après un rapide coup d’œil pour s’assurer qu’il n’y avait plus personne autour d’eux pour les voir, il passa un bras autour des épaules de Horace et le poussa derrière une grande tenture de couleur vert émeraude. Dans cet espace exigu, il coinça sa victime dos contre le mur et presque contre lui. D’une main il lui prit le menton pour l’obliger à lever les yeux et le regarder en face tandis de que l’autre il lui tenait l’épaule. Sa voix fut un murmure sourd et grondant.

« Qui ? Qui a fait ça ? »

Sans attendre la réponse, il déboutonna le haut de la chemise de Horace et écarta plus encore le vêtement pour y voir correctement. La trace de plusieurs doigts était nettement visible et il gronda de fureur. Pourtant sa main passa sur la gorge meurtrie avec une infinie douceur, comme pour effacer jusqu’au souvenir de cet incident. Sa colère n’était pas dirigée contre la proie qu’il tenait entre ses griffes, elle allait toute entière à celui ou celle qui avait osé poser sa main sur le noble. Qui avait osé lui faire du mal, joué avec sa vie. Qui avait osé s’arroger des droits que seul le Jaguar avait.
Le regard désormais parfaitement doré du forgeron se planta dans celui du jeune homme.

« Il n’y a que moi que suis en droit de te toucher, tu entends ? Alors dis-moi qui est responsable de ça, que je puisse aller l’éviscérer le plus rapidement possible… »

Malgré sa colère bouillonnante, le fauve passa un bras autour de la taille de l’humain, l’attirant contre lui comme pour se l’approprier tout à fait, réimposer sa marque et reprendre ce qui lui appartenait. La main qui s’était glissée dans le cou de Horace avait poursuivi son chemin jusqu’à sa nuque, se perdant entre les boucles noires et bien coiffées. Le visage du fauve était à quelques centimètres de celui de son partenaire et sa voix fut presque imperceptible.

« Tu m’appartiens, Horace Aberline. Ton corps, ton âme et ta vie sont à moi et je ne tolère pas qu’un autre puisse s’en revendiquer le maître, est-ce clair ? Je vais réduire à néant l’auteur de cette ignoble signature… »

Dans son poitrail tambourinait le rythme endiablé d’un cœur puissant et même à travers le beau costume trois pièce qu’il portait, Andréas dégageait une chaleur animale enveloppante.

HORACE

Contrarié mais bien conscient de ne pas pouvoir empêcher Andreas de le balader là où bon lui semblerait, Horace s’était laissé entraîner derrière la tenture avec une mine de crapaud écrasé sur le bord d’un fossé, avait jeté son regard le plus sombre lorsque le métamorphe avait tiré sur le col de sa chemise, puis avait tenté de s’encastrer dans le mur pour se soustraire au forgeron, lorsque celui-ci avait ouvert sa chemise sans cérémonie.

Dans ses veines fossilisées, son sang oscillait entre glaciation et ébullition.

Lorsque le fauve l’attira tout contre lui, le noble ne put supporter la chaleur sulfureuse qui se dégageait de ce corps immense. Malgré la faible liberté de mouvement dont il disposait, Horace se tordit, poussa l’une de ses mains gantées contre la poitrine épaisse où tambourinait un organe qui n’avait rien d’humain, et son autre main glissa le long de la mâchoire métamorphique. Ses longs doigts se plaquèrent contre la joue et le nez du forgeron, et, sans détourner le regard des prunelles dorées, Horace força, dans le but évident d’éloigner de lui la... Bête.

« Monsieur Lewis... Si vous m’imposez encore votre chaleur absurde, je peux vous assurer que je trouverais quelque chose à vous passer à travers le corps. Je suis certain qu’Horace serait ravi de goûter au sang de son maître. »

La menace avait été prononcée sur le même ton que la pique précédemment envoyé au jeune rouquin. Si le noble avait pensé se faire obéir, il avait certainement oublié que la créature déguisée en homme civilisé qui lui faisait face... Était un être sauvage. Un grondement sourd et diffus fit vibrer la gorge puissante d’Andreas Lewis, tandis que la glace outrée d’Horace volait en éclats. Sous l’expression écrasante du fauve qui décollait lentement son visage de ses doigts, le noble n’osa pas bouger la moindre de ses phalanges, statufié sur place.

Andreas Lewis avait pris ses doigts entre ses crocs.

Ses. Crocs. De. Jaguar.

Sans doute, l’alcool aida la soudaine piqûre de stress à se diffuser dans tout son corps à la vitesse de la lumière. Sans doute, le souvenir cuisant des crocs pénétrants sa chair lui fit anticiper une douleur qui pourtant ne vint pas. Sans doute, le détestable souvenir du travesti et l’humiliation qui lui était liée firent remonter une frustration qui n’avait pas trouvé d’exutoire. Sans doute, l’esprit d’Horace Aberline se liquéfia d’angoisse à l’idée d’être à nouveau meurtri.

Les prunelles claires, rivées à celles du félin, s’embuèrent de larmes, tandis qu’entre les bras du forgeron, le corps du noble pesa de tout son poids, ne faisant plus l’effort de se maintenir sur ses jambes. Sa main libre cessa de pousser contre le poitrail du Colossal, et, d’une voix dénuée de tyrannie, basse et spectrale, Horace donna au fauve tout ce qu’il voulait savoir.

Je ne veux plus avoir mal.

« ...C’était un travesti chinois, une infâme... chose. Mon agent immobilier... Scrugs... S’est approprié ma loge en espérant pouvoir le... Pouvoir se... Satisfaire ses pulsions malsaines. Andreas... »

Une grosse goutte salée lui roula sur l’arête du nez alors qu’il penchait la tête sur le côté pour regarder dans le vague, perdu dans les entrelacements textiles de la soie verte qui les préservaient des regards. Très doucement, il fit glisser sa main hors de son gant de cuir, tressaillit en sentant les crocs buter contre les jointures de ses articulations. Simple mouvement de fuite, mortifié, pour se soustraire à la menace d’une mâchoire broyeuse qu’il avait vu en action un mois auparavant. Mais il savait que la fuite ne serait pas permise bien loin, alors il posa sa main sur l’épaule du forgeron. Sous ses bouclettes noires, il cligna des yeux une fois, et tordit ses lèvres en un sourire amer, beaucoup trop conscient à son goût...

« Ne me fais pas de mal... »

De l’odeur épicée qui l’enveloppait.

Il était perdu.

ANDREAS

Chaque mot se grava dans la mémoire du métamorphe qui ne céda pas à l’expression apeurée de sa victime. Ses crocs ne se refermèrent pas sur la main, il ne chercha ni à griffer ni à mordre. Il était furieux contre le coupable, dégoûté par ce qu’il avait osé faire et sous toute cette colère animale brûlait encore le désir qui s’était allumé en lui depuis qu’il avait vu l’expression de Horace face à l’œuvre homonyme. Son regard s’adoucit quelque peu et il laissa les doigts pâles fuir, s’extirper du gant qu’il tenait entre ses dents. Les yeux bleus et brillants de son humain tentaient de le fuir mais il ne le repoussait plus. Le fauve ouvrit juste assez les mâchoires pour laisser tomber le gant entre eux.

« Je ne t’en ferai pas, mon petit monstre. Mais je ferai regretter son geste à celui qui a osé porter une main sur toi… »

Le colosse se pencha plus encore, sa joue frôlant celle parfaitement rasée de Horace tandis qu’il glissait ses lèvres contre son cou, laissant un souffle brûlant passer sous sa chemise. Sa barbe drue piqua un peu la peau claire lorsqu’il déposa un baiser aussi simple que sulfureux contre l’hématome qui avait fleurit sur l’épiderme sensible.

« Il n’y a que moi. Qui puisse. Te toucher. »

Il martelait ces mots comme il le faisait avec une lame contre son enclume, changeant à force de patience et d’obstination un vulgaire morceau de métal en une superbe arme blanche aux courbes élégantes.
La main qu’il avait glissé dans la nuque fragile d’Horace glissa sur l’épaule de ce dernier pour rejoindre les doigts fins et dénudés qui lui avaient échappé. Avec autant de délicatesse que s’il maniait un objet en cristal, il prit cette main douce et blanche contre la sienne, abîmée par le travail, la portant à sa bouche alors qu’il s’était redressé pour pouvoir croiser le regard de sa proie. Cette fois, pas de crocs pour accueillir la pulpe des doigts pâles, juste une langue qui attira entre ses lèvres un index délicat, le faisant disparaître entièrement avec une lenteur insoutenable. Et pas un instant le regard du fauve n’avait quitté le visage de son partenaire. Sa langue vint caresser sur toute sa longue le doigt prisonnier avant de le libérer.

« Je suis une créature jalouse, Horace. Je ne te partagerai avec personne. Et je n’apprécie pas qu’on puisse jouer avec ta vie lorsque j’ai le dos tourné. »

Plongé dans l’eau froide des prunelles qui s’étaient embuées de larmes, Andréas tenait toujours la main qui avait tenté de le repousser, serrant l’autre entre leur corps. Et ses yeux d’or liquide glissèrent un peu plus bas sur le visage juvénile du noble, accompagnant son mouvement pour se pencher une nouvelle fois, mais cherchant à présent à atteindre ces lèvres qui avaient hanté ses rêves ces derniers temps.
Combien de fois s’était-il éveillé avec le souvenir fantôme d’un baiser encore brûlant ? Combien de fois avait-il soupiré dans son sommeil alors que sa peau se couvrait d’un frisson en imaginant serrer contre lui le corps souple et fragile d’un mortel ? Combien de fois avait-il déjà rêvé que ses mains s’égaraient contre une peau blanche, parfaitement vierge de toute blessure, alors que son souffle s’écrasait contre une gorge offerte ? Horace peuplait de plus en plus ses nuits, relançant la machine infernale de ses obsessions, peuplant chaque moment de rêverie que le Jaguar s’accordait.

C’était étrange et nouveau. C’était addictif.

HORACE

Le contact humide attira le regard qu’Horace avait détourné des prunelles d’or. Par dessous les boucles sombres qui lui tombaient sur le front, le teint rougit par la chaleur suffocante qui émanait du forgeron, il regardait avec un drôle d’air le visage parfait de l’invincible créature qui promettait de laver son honneur.

La terreur s’évapora lentement, laissant derrière elle un frisson qui mordit la chair du noble, griffure acérée qui planta ses griffes dans ses reins pour remonter jusqu’à sa nuque.

Bien qu’étant presque aussi chaste qu’un d’un prêtre respectant ses serments, et étant particulièrement doué pour se voiler la face, Horace ne put nier l’horrible réalité. Tout contre ses lèvres, le souffle de forge d’Andreas, aux relents d’un rêve coupable encore trop frais, le fit se tendre à l’extrême. Ses doigts ses crispèrent, contre la veste luxueuse du métamorphe, contre la main épaisse qui enserrait la sienne, et ses ongles courts se plantèrent dans les phalanges tannées du forgeron.

Lorsque les lèvres incandescentes effleurèrent les siennes dans un mouvement léger, plus animal qu’humain, le noble cilla, et abattit ses paupières ourlées de noir, dans une abdication silencieuse. Son corps se détendit, souple masse de chair coulée contre une chaleur étrangère. L’instant était en suspens, et il lui sembla que le fauve attendait quelque chose, lui laissait une minuscule opportunité de fuite, lui offrant... Le choix ?

« Andreas... tu n’es pas vraiment un homme, n’est-ce pas... Ce n’est pas un péché... n’est-ce pas... ? »

La tête pleine de vapeur, Horace rouvrit les yeux, tombant immédiatement dans les prunelles mordorées, tout juste à quelques centimètres des siennes. Et pour la deuxième fois de sa vie depuis la cérémonie de son mariage, il tendit le cou pour poser ses lèvres sur celles d’autrui, expirant tout son air dans un souffle douloureux. Sa main gainée de cuir rampa le long de l’épaule du forgeron pour aller s’accrocher à sa nuque, et il se dressa sur la pointe des pieds, sortant un petit bout de langue pour lécher la lèvre inférieure du fauve. Horace ferma les yeux, appréciant la saveur sucrée et fantôme du champagne.

Le monde s’appelait Andreas Lewis.

Et il vit que cela était bon.

Un soupir extasié s’échappa de ses lèvres entrouvertes alors qu’il embrassait le coin d’une bouche incendiaire. L’esprit mit en veille par un désir irrépressible de l’autre, incapable de faire marche arrière malgré le formatage sévère inculqué par son père et sa religion, ses doigts resserrés autour de la nuque du forgeron, Horace mordit dans la chair ferme d’Andreas, emprisonnant sa lèvre inférieure entre ses dents.

Et il vit que cela était mal.

Mais vraiment très bon.

ANDREAS

Il n’aurait pas su dire pourquoi il laissait ainsi le choix à sa proie de le fuir, de se refuser à lui. Après tout, c’était facile de le forcer, de prendre qu’il voulait prendre et d’asseoir son autorité et sa force, mais le fauve n’aimait pas cette manière de faire. De temps en temps c’était le seul moyen. Ici, il avait le choix, et peut-être voulait-il aussi voir ce qu’il en était de Horace, savoir ce qui se tramait dans sa jolie petite tête.

Ses paupières descendirent sur ses yeux d’or lorsque les lèvres tièdes se posèrent contre les siennes. Il voulait savourer ce contact pleinement. C’était chaud et sucré, ça faisait bouillir son sang dans ses veines et vibrer chaque fibre de son corps. La main qui le repoussait s’accrocha à sa nuque pour l’attirer et il se pencha volontiers pour aller contre Horace. Ses doigts, dans le creux des reins qu’il tenait contre lui, appuyèrent un peu plus contre le tissu, désireux de pouvoir sentir la peau dessous.

Non, je ne suis pas un homme. Laisse-toi glisser dans l’ombre, avec moi. Loin des regards.

Il entrouvrit les lèvres et sentit la morsure légère piquer sa peau. Ce fut à son tour d’échapper un soupir d’aise. C’était meilleur que dans ses rêveries éveillées, et pourtant si frustrant. Eternel empereur insatisfait, il voulait plus. Il voulait tout. Pourtant il ne chercha pas à prendre.
Sa langue trouva le chemin de la bouche de son compagnon et il lui subtilisa une caresse lascive avant d’appuyer un peu plus le baiser, d’y insuffler une passion tout juste réfrénée. Puis de s’écarter. Juste quelques douloureux centimètres pour pouvoir se plonger à nouveau dans le regard de l’autre, reprendre son souffle, se rappeler qu’il ne devait pas aller plus loin. La respiration un tantinet plus rapide qu’à l’accoutumée, il murmura, presque contre le bouche du noble :

« Je ne puis accepter de me séparer d’Horace. J’accepte qu’on l’admire, je tolère qu’on l’approche, mais il n’appartient qu’à moi. J’en ai fait le dépositaire involontaire d’un fragment de moi-même… »

Sans doute le forgeron parlait-il du l’œuvre exposée. Sans doute, oui… Pourtant le regard qu’il posait sur l’humain entre ses bras, impérieux, possessif, autoritaire et pourtant doux, pouvait laisser entendre qu’il parlait de tout autre chose.
Dans la lumière tamisée par la tenture qui les coupait du monde, le temps paraissait avoir suspendu sa course. Le bras solide, indestructible, du forgeron tenait Horace Aberline contre lui, prisonnier et protégé. Sa patte imposante, qui tenait toujours les doigts délicats qui s’étaient libérés du gant, se fit douce et un pouce se glissa contre la paume blanche, y traça un cercle invisible avant de la porter à ses lèvres pour l’effleurer chastement.

« Si tu frayes avec de dangereuses créatures, il va me falloir être plus vigilent. Profite de cette soirée, mon petit monstre, à partir de maintenant mon ombre te suivras où que tu ailles. »

Avec un demi sourire, il frôla la bouche d’Horace pour la deuxième fois, mais poursuivit contre sa joue, jusqu’à son oreille, pour y déposer quelques mots :

« Toutes mes félicitations pour tes fiançailles. »

La rumeur ne l’avait pas épargné, mais il ne semblait pas s’en formaliser. Si elle s’avérait réelle, il saurait se débarrasser d’une humaine trop encombrante. Si elle était fausse, il trouvait cela amusant de voir toute l’émule que provoquait la nouvelle parmi la bonne société. L’inaccessible héritier Aberline avait trouvé chaussure à son pied… Mais qui était donc la mystérieuse élue ? Celle qui était déjà présentée comme si jalouse et exclusive.
Elle semble avoir quelques points communs avec moi, n’est-ce pas petit monstre ?

HORACE

Dans un coin de sa cervelle plus que réchauffée, Horace avait noté deux choses : Andreas se positionnait en protecteur, et il faisait preuve d’une retenue inattendue, d’une prévenance rassurante qui toucha le noble... Et l’ennuya, puisqu’il n’était donc plus question de tout mettre sur le dos de la sauvagerie du forgeron.

Profitant de la trêve offerte par le fauve, Horace tentait de reprendre contenance, de tirer son esprit à la surface, et d’échapper à l’incendie qui lui ravageait le corps. Très perturbé, il tortilla ses doigts pour en récupérer l’usage, commença à reboutonner sa chemise, et baissa les yeux, honteux de l’état dans lequel l’avait mis un simple baiser. Une seule envie l’animait à présent : se vautrer là, à terre, claquer des doigts pour faire apparaître André et ses pâtisseries, puis se terrer entre ses draps pour oublier les envies tendancieuses qui lui dévoraient les entrailles. Contre son oreille, la voix d’Andreas lui picota les tympans. Au comble de l’inconfort, Horace fit l’anguille contre le mur pour prendre la fuite en bonne et due forme, se penchant au sol sans plier les genoux pour ramasser son gant et son ruban de velours, ses fesses poussant contre la tenture de soie alors qu’il s’éloignait en marche arrière, proprement ridicule. Lorsqu’il se redressa pour faire face une dernière fois au fauve, avant de s’enfuir à grandes enjambées, Horace terminait de se rhabiller et passait une main dans ses cheveux pour les ramener en arrière. Il entrouvrit les lèvres, les pinça, détourna le regard et murmura quelque chose qui le mortifia.

« Ce que tu as fait à Doug... Scrugs ne mérite pas un sort plus doux... »

Sur ses derniers mots à peine soufflés, comme pour échapper à des oreilles divines et omniscientes, Horace disparut.

¤

Quelques temps plus tard, Horace avait calmé sa cervelle aux engrenages endiablés. Ou plutôt, il s’était imbibé d’alcool jusqu’à ce que les rouages se dissolvent dans le punch. Alors qu’il léchait la décoration en grains de sucre qui ornait son verre, il fut pris d’une envie aussi soudaine que puissante de poser ses doigts sur les touches lisses du piano disposé dans le jardin pour l’occasion. Assis sur un banc aux côtés d’une dame dont il n’entendait plus les bavardages depuis un bon quart d’heure, le noble fixait avec attention le musicien installé devant l’instrument. Lorsque celui-ci se leva pour prendre une pause, Horace s’installa à sa place en toute tranquillité, le temps d’une Sonate.

Sourd à son entourage, il tira une mélodie sombre sans se soucier de trancher nettement avec l’ambiance festive de la réception, ni de la justesse de ses notes, puis se releva sans cérémonie, et s’éloigna de la foule. Ses pas distraits et bancals le menèrent vers le labyrinthe végétal, dans lequel il s’engouffra sans enthousiasme particulier. Quelques allées plus loin, le chemin déboucha sur une petite fontaine, un grand bassin cristallin doté d’un large bord de pierre.

Il avait mal aux pieds. Alors, simplement, il s’installa sur le pourtour de la fontaine, et enleva ses chaussures, puis ses chaussettes, laissant ses jambes ballantes devant lui, et ses orteils fouler l’herbe fraîche. Ses mains à plat de chaque côté de ses cuisses, il regardait le sol avec un sourire mécanique.

Il devait parler à Andreas Lewis.

Le fauve lui avait dit que son ombre le suivrait partout où il irait... Etait-il caché dans un bosquet ? En apnée sous l’onde de la fontaine ? Errait-il dans le labyrinthe en suivant son odeur ? L’entendrait-il s’il l’appelait ?...

« Andreas... ? »

L’imbécillité de sa démarche lui apparut en pleine figure, et il échappa un rire grinçant.

ANDREAS

Il l’avait laissé filer sans demander son reste, le couvant d’un regard amusé, une esquisse de sourire au coin des lèvres. Le petit noble pouvait bien mettre des kilomètres de distance entre eux, fermer les yeux et se boucher les oreilles, il ne pourrait pas nier éternellement ce qu’il venait de faire et saveur que cet interdit transgressé pouvait avoir.
Andréas attendit un moment avant de repasser de l’autre côté de la tenture. Les lumières douces et tamisées lui convenaient mieux que l’éclairage blanc et agressif des salles d’exposition, aussi profita-t-il un instant de l’odeur encore présente de Horace pour réajuster lui aussi sa chemise et vérifié que chaque cadenas autour de ses pulsions inappropriées était bien en place. Puis il rejoignit l’assemblée des convives.

Plusieurs fois il surprit le regard du jeune Harry, qui piquait un fard dès qu’il croisait les yeux pâles du métamorphe. Son imagination devait carburer car il enchaînait coupe sur coupe et semblait toujours aussi mortifié de devoir croiser l’artisan. Pourtant on dénotait facilement l’envie qu’il pouvait avoir de l’approcher, de lui demander peut-être ce que voulait monsieur Aberline, de démêler le vrai du faux et peut-être de dire enfin ce qu’il essayait d’exprimer maladroitement depuis le début de la soirée.
De son côté, le forgeron se retrouva bien vite avec une demoiselle accrochée au bras et entraîné dans une conversation dont il se serait bien passé. Un nouveau verre de champagne à la main, le corps agréablement réchauffé par l’alcool, il prit son mal en patience et écouta d’une oreille plus que distraite ce que les humains autour de lui se disaient, abordant des sujets de gestion du patrimoine, des potins sur le beau monde présent ou mieux encore, sur les absents.

« Le saviez-vous ma chère, Monsieur Aberline serait à nouveau fiancé ? »

« Oui, il aurait dit cela à l’un des invités semble-t-il. Mais j’ai du mal à le croire. Il est si froid et distant, quel genre de parti pourrait-il avoir accepté ? »

« Ça doit être une famille très influente et discrète sur la question, je ne vois que cela. Après tout, s’il se remarie ça ne peut être que par avantage financier. »

Le forgeron prêta une oreille un peu plus attentive à ce qui se disait et profita de cet instant pour poser une question, l’air parfaitement détaché.

« Remarié ? Pardonnez mon ignorance, je suis toujours bien en peine de donner un âge à un être humain, mais Monsieur Aberline n’est-il pas un peu jeune pour être déjà veuf ? »

« Ooh ! Vous ne savez donc pas ? C’est une histoire terrible ! »

La petite dame qui lui avait répondu arborait un grand sourire gourmand, visiblement trop heureuse de pouvoir revenir sur cette affaire pour l’ébruiter, ne se formalisant pas plus que cela du caractère tragique de l’événement.

« Horace s’est marié très jeune, à une demoiselle de très bonne famille. Ils ont même eu un joli bébé, je me souviens encore du faire-part. Mais la pauvre lady Krey a été sauvagement assassinée, il y a quelques mois de cela, ainsi que sa fille. Aberline a toujours été très discret sur cette affaire, nous en savons si peu… »

La vieille dame semblait être désolée de se trouver ainsi dans l’ignorance. Les détails peu ragoutants devaient la mettre en joie. Andréas hocha simplement la tête, sans paraître plus ému que cela. Pourtant il était particulièrement content d’être en possession de cette information. Il poussa même jusqu’à confirmer l’existence de la prétendue fiancée lorsqu’on lui demanda son avis puis il se désintéressa de la discussion, plongé dans ses pensées.
Ainsi, son petit monstre avait eu une femelle et une progéniture… Il semblait en effet qu’il avait parlé de vengeance lors de leur première rencontre. Fallait-il en déduire que c’était l’œuvre d’un métamorphe s’il était aujourd’hui veuf ? À quoi avait pu ressembler une petite humaine venant de lui ? Peut-être les mêmes grands yeux clairs. Ou cette avidité pour les pâtisseries.

Tout à ses réflexions, le Jaguar s’interrompit lorsqu’il entendit résonner les premières notes d’une mélodie inconnue qui tranchait avec l’air gai et sautillant qui leur était servi jusqu’à présent. Comme plusieurs convives, il leva la tête pour regarder en direction du piano à queue qui trônait sur une petite estrade et eu la surprise de découvrir l’objet de son obsession assit là, les mains posées sur le clavier. Ses doigts sautaient d’une touche à une autre sans hésitation et il se balançait légèrement, au rythme de la sombre mélopée.
Le métamorphe avait dans ses affaires, bien à l’abris dans sa chambre, un appareil pour écouter de la musique. Après de longues recherches, il avait fini par trouver ce qu’il fallait faire pour le faire fonctionner et avait récupérer de nombreux disques encore en état de marche. Mais jamais il n’avait entendu de musique classique. Et pour une raison qu’il ne parvenait pas à identifier, cette mélodie faisait résonner quelque chose en lui de profond et fort. Complètement détaché de tout ce qui se trouvait autour, le monde se réduisit au profil de Horace, penché sur le clavier, ses mains fines déployant tout leur savoir-faire pour tirer de l’instrument une langoureuse plaintes aux accents sinistres mais si beaux. Ce ne fut que lorsque la dernière note retomba que le fauve nota qu’il avait presque retenu son souffle et que l’air lui manquait. Il tressaillit et un frisson étrange lui remonta le long du dos tandis qu’une bouffée de fierté faisait naître un léger sourire sur son visage. Son petit monstre était capable de ce genre de chose ? Il fallait vraiment qu’il passe plus de temps en sa compagnie désormais.

Incapable de poser ses yeux ailleurs que sur la petite silhouette chancelante de sa proie, le forgeron prit congé du groupe où il se trouvait, ce qui passa presque inaperçu et se fraya un chemin à travers tous les convives pour arriver à l’entrée du labyrinthe. Horace avait disparu depuis quelques minutes déjà, mais l’odeur particulière qui le suivait comme un sillon d’écume derrière un bateau ne laissait pas de doutes sur la direction qu’il avait pris. Les mains dans les poches, le fauve s’engagea donc sans hésitation entre les hautes haies végétales en se laissant guider par l’effluve qui lui apparaissait presque comme un ruban coloré flottant dans l’air.
Il ne tarda pas à arriver à une petite place herbeuse, tout juste éclairée par une ou deux lanternes et au milieu de laquelle se trouvait une élégante fontaine. Assit là, les chaussures posées sur le côté, la tête bouclée de l’héritier Aberline attendait quelque chose. Le félin avait-il rêvé lorsqu’il avait cru entendre son prénom ? Peut-être s’imaginait-il trop de choses. Pourtant lorsqu’il approcha, s’extrayant de l’ombre pour avancer vers Horace, ce dernier l’accueilli sans grande surprise.

« As-tu invoqué ma présence ? »

D’un pas tranquille il avança jusqu’à se trouver près de la fontaine, les mains toujours sagement rangées dans ses poches, relevant le bas de sa veste, le regard baissé sur le visage pâle du pianiste. C’était une si jolie mélodie… En connaissait-il d’autres ?

« Tu as choisi un bel endroit pour te faufiler loin des regards, petite souris. Te sens-tu plus à l’aise lorsque nous jouons dans les ténèbres ? »

Ses grandes mains sortirent de leur cachette et il fit un pas de plus avant de s’accroupir devant Horace, relevant ce qu’il fallait de son pantalon pour être confortablement installé. Ses doigts cueillir la cheville mise à nue pour lever le pied et le poser sur sa cuisse. Cette scène ne ressemblait-elle pas à une autre ? Un certain soir de tempête, alors que le tapis derrière eux était en train de se gorger de sang frais.

« Je te rendrais très bientôt visite, Horace. Tes griffes sont presque terminées. J’ai réfléchis au payement, en plus du dîner que tu m’as promis. Je voudrais que tu joues du piano pour moi. »

HORACE

Alors... le fauve avait dit vrai.

Sans sursaut ni stupeur, Horace avait simplement relevé le visage vers l’immense stature qui s’était décroché de l’ombre. Le visage calme, les joues un peu rougies par l’ivresse, il suivait du regard le déplacement du fauve, et s’il ne broncha pas au contact contre sa cheville, s’il ne chercha pas à retirer son pied du muscle puissant contre lequel il était appuyé, il ne put réprimer un frémissement qui lui secoua les épaules. Les yeux fixés sur le visage du forgeron qu’il dévisageait sans retenue, il tenta de se persuader que ce frisson venait de la fraîcheur qui émanait de la fontaine.

Et surtout pas des doigts brûlants du titan.

« Les jaguars aiment le piano ?... »

Son dernier verre d’alcool lui pétilla dans les tempes, et il ferma lourdement ses paupières, une fois, en voyant la silhouette d’Andreas s’embraser d’or et se flouter. Il plissa les yeux pour réajuster sa vue, semblant réfléchir un instant à la demande de l’artisan. Un dîner et un morceau de musique pour payer sa lame... Cela pouvait paraître très bon marché, mais pour le noble, il aurait été largement préférable de régler son dû en argent sonnant et trébuchant. Parce que ce qu’Andreas demandait en échange de son travail, c’était bien plus que de l’argent.

C’était un morceau de son âme.

Hypnotisé par le bruit de l’eau et l’imperturbable marbre accroupit devant lui, Horace tendit une main gainée de cuir pour se saisir lentement des doigts épais toujours posés contre sa cheville, et les en éloigner en attirant la main d’Andreas vers lui. Dans le même mouvement, il se pencha vers le visage impassible qui semblait patiemment attendre sa réponse, son pied glissa le long de la cuisse du forgeron jusqu’à se lover sous la veste de lainage foncé, tout contre une hanche saillante. Ses orteils bougèrent contre la chemise blanche, comme pour tester la douceur du tissu et les volumes de chair qu’il cachait.

Le visage arrêté à une distance trop proche de celui d’Andreas pour être décente, la main du fauve dans la sienne comme pour l’inviter à danser une valse, le noble laissa un fin sourire s’étendre sur ses lèvres, découvrant une rangée de dents blanches et trahissant sa convoitise.

« C’est un marché déséquilibré, Andreas... Tu me demandes de donner de ma personne, c’est bien plus onéreux qu’une simple facture. »

Ne rompant le contact visuel qu’au dernier moment, Horace glissa son visage contre la joue du forgeron, frôlant à peine la peau recouverte d’une barbe jeune et piquante. Sa bouche tout près d’une oreille métamorphique, il s’appuya d’une main sur l’épaule de son acolyte pour pallier à son équilibre précaire, ferma les yeux, et murmura d’une voix suave...

« Mais si tel est le prix de ton art, j’accepte. »

Bien que la proximité qu’il avait instaurée soit bien loin d’être nécessaire, Horace s’attarda ainsi, respirant doucement l’odeur particulière du forgeron. Un gloussement aigu suivit de bruits de pas qui foulaient les gravillons lui fit ouvrir les yeux, dans un violent retour sur terre. Brusque et déployant une vivacité rare, il repoussa violemment le jaguar, un air horrifié sur le visage. Son équilibre rompu, il chancela, emporté par son élan paniqué, bascula en arrière, échoua à se rattraper sur le rebord du bassin et laissa échapper un « Ah ! » qui fut suivit d’une grande gerbe d’eau et d’un bruit d’éclaboussures sonore.

Dans une allée parallèle, les deux joyeux promeneurs s’éloignèrent sans même les avoir vus.

Trempé d’eau glacée de la tête aux pieds, grelottant et dépossédé de la moindre parcelle de fierté, Horace tentait de se redresser malgré le sol glissant et vaseux qui servait de fond au bassin. Debout, l’eau lui arrivait à la moitié du torse. Les bras croisés sur le rebord de pierre, le noble imbibé d’alcool à l’intérieur, et d’eau froide à l’extérieur, tenta de se tracter hors du bassin. Échoua. Essaya une nouvelle fois. Et essuya un nouvel échec.

« Par tous les saints... Monsieur Lewis ? Pourriez-vous me sortir de l’embarras en me tirant hors de cette maudite fontaine, je vous prie ? Et m’accompagner jusqu’à l’un des appartements de M.Huntsman ? Rajoutez donc ces services sur ma note... Je ne suis plus à une séance de piano près. »

Échappant un long soupir, exaspéré par sa propre personne pour la deuxième fois de la journée, Horace se passa une main sur le visage.

Qu’est-ce que j’étais en train de faire ?...

ANDREAS

Le colosse pouvait lire dans les yeux du mortel qu’il prenait conscience du véritable prix de l’arme qu’il avait commandé. Serait-il encore en mesure de l’utiliser contre son créateur après avoir payé cette dette ? En aurait-il encore envie ?
Chaque geste de Horace éveilla l’intérêt du forgeron, sa curiosité. Il sentait l’alcool, mais à quel point était-il saoul ? Était-il en train de lui tendre un piège ou de l’inviter à s’approcher ? C’était peut-être de l’inconscience de céder, pourtant c’était ce que souhaitait le métamorphe et il se laissa approcher, sa main emprisonnée dans celle de son compagnon, un genou posé à terre.

L’envie de se jeter contre cette bouche à quelques centimètres de là, de saisir à bras le corps ce petit humain qui l’obsédait tellement, était si forte qu’il avait l’impression qu’un poids énorme puis écrasait la poitrine et rendait sa respiration plus difficile. Il voulait le toucher, le serrer, goûter encore sa peau et son sang, se noyer dans son odeur sucrée et le dérober aux yeux du monde pour le garder pour lui seul. Mais les mots qu’il lui offrit le rendirent patient.
Oui, c’était un marché injuste, mais à traiter avec le diable on y perdait souvent son âme. Et Horace semblait avoir accepté cet échange malgré tout. La main du forgeron serra un peu plus celle de sa victime volontaire et il inspira doucement, le visage tourné vers le creux du cou qui s’offrait à lui, chatouillé par quelques boucles rebelles et un fragrance agréable. La tiédeur de la peau lui effleurait les lèvres, mais au moment où il aurait aimé les poser dessus, le bruit de quelques gêneurs malvenus fit paniquer le petit monstre qui rua pour se débarrasser de la proximité gênante entre eux.

Prit au dépourvu par la violence de cette réaction presque instinctive, Andréas perdit l’équilibre et tomba assit en arrière dans un grognement tandis que l’héritier Aberline faisait le grand plongeon. Les bruits de pas s’éloignèrent aussi vite qu’ils étaient arrivés sans que tout ce raffut n’ait été d’une quelconque utilité.
Avec un soupir, le titan se remit debout en époussetant son pantalon tandis que Horace faisait des pieds et des mains pour sortir de sa piscine improvisée. Il était dégoulinant, embarrassé et certainement furieux de la tournure des évènements, mais la vision qu’il offrait ravit le fauve. L’instant d’après, il s’approchait du bord de la fontaine, comme pour aider le noble à en sortir. Cependant, il commença en retirant sa veste de costume puis en déboutonnant sa chemise pour la faire tomber elle aussi. Projetait-il de sauter à l’eau lui aussi ? Bien heureusement, il n’en fit rien et se pencha, un genou posé sur le bord de pierre où s’était tenu Horace quelques instants avant.

« Passe tes bras autour de mon cou. »

Lorsqu’il sentit les mains du noble se verrouiller derrière sa nuque, Andréas plongea un bras dans l’eau pour entourer la taille du nageur et le tracta vers le haut sans véritable effort. En quelques instants, Horace Aberline quitta les eaux froides du bassin pour se retrouver les pieds sur l’herbe, son beau costume gorgé d’eau. Il ne faisait pas froid pour quiconque était au sec, mais le Jaguar était prêt à parier que bientôt son petit monstre se mettrait à grelotter. Et c’était à cet effet qu’il avait retiré une partie de ses vêtements.
Sans demander la permission ou s’inquiéter des récriminations de l’humain, le félin défit son foulard, les boutons de sa chemise et de sa veste, le délestant du tissu devenu lourd et glacé. La chemise fit un bruit spongieux en atterrissant par terre et le regard du métamorphe resta un court instant posé sur les traces sombre dans le cou de sa proie, avant qu’il ne reprenne ce qu’il était en train de faire.

« Je vais te reconduire à l’intérieur. Discrètement. Mais il ne faut pas que tu restes dans ces habits. Les humains sont fragiles, tu pourrais attraper quelque chose comme de la fièvre, or je n’ai pas envie que tu sois indisponible pendant plusieurs jours simplement parce que tu as gardé des vêtements mouillés trop longtemps. »

Avec cette même assurance autoritaire qui le caractérisait parfois, le Jaguar passa ses deux mains dans les cheveux de Horace pour les rabattre en arrière et en chasser le plus d’eau possible. Puis il se pencha pour ramasser sa propre chemise ainsi que sa veste et les mettre sur les épaules trempées du noble. C’était toujours mieux que rien. Il lui frictionna vigoureusement le dos et les bras pour instiller un peu de chaleur et peut-être éponger un peu l’eau avant de s’écarter d’un pas pour commencer à défaire sa ceinture. Il interrompit les protestation d’un ton calme.

« Je vais me changer. Tu n’auras qu’à poser les affaires en travers de mon dos. Suis-moi sans traîner et reste caché derrière moi. Personne ne devrait te remarquer. »

Bientôt, pantalon, chaussures et caleçon rejoignirent les vêtements trempés et sans attendre, le fauve se glissa dans sa fourrure. S’il avait pu sembler grand dans une pièce fermée comme le bureau du Résistant, à l’air libre il ne perdait rien de sa superbe. Sa robe mouchetée de noire brillait à la lumière du petit lampadaire présent et lorsqu’il tourna son imposante tête vers Horace, ses pupilles noires semblaient avoir pris toute la place sur ses yeux, ne laissant qu’une mince bande dorée tout autour. Il s’approcha du mortel et le flaira, comme s’il avait besoin de le reconnaître par l’odeur, avant de frotter son museau contre son épaule, les yeux mi-clos.
Les vêtements chargés en travers de ses épaules, Andréas ouvrit la marche. Ses pas ne faisaient presque aucun bruit sur l’herbe et lorsqu’il y avait des zones d’ombre plus prononcée, il se confondait avec le motif de la végétation. Cette nuit, il y avait un prédateur dans le labyrinthe, mais heureusement pour ses proies, il était trop occupé à guider son protégé pour chasser.

Ensemble, ils traversèrent les allées tarabiscotées pour déboucher à l’une des sorties possibles, hors de la lumière des lampions de la fête. Après une rapide vérification des environs, le fauve trottina jusqu’au manoir et trouva sans peine une porte-fenêtre qui n’était pas verrouillée. Elle donnait accès aux parties privées du rez-de-chaussée, là où la visite n’était pas allée et où les invités n’étaient pas attendus. Il s’agissait d’un petit salon de lecture avec une bibliothèque, un sofa et un bureau d’écriture élégant. Estimant l’endroit convenable, le fauve changea de nouveau d’apparence, sa nudité tout juste cachée par la pénombre ambiante. Les vêtements tombèrent au sol dans un bruit humide.

« Je vais chercher de quoi te sécher. Ne bouge pas d’ici. »

Et il s’en fut sans un regard pour Horace. Car à dire vrai, s’il posait ses yeux sur sa frêle silhouette enveloppée d’une veste trop grande, les cheveux mouillés et l’air renfrogné mais frissonnant de froid, il n’était pas certain de pouvoir contenir correctement les pulsions qui lui embrasaient l’esprit. Ce soir, la Bête avait une faim bien différente de celle que l’on peut apaiser avec de la nourriture.
Andréas ne revint que plusieurs minutes plus tard, des serviettes de bain à la main.

HORACE

Malgré la mauvaise volonté évidente qu’il avait manifestée en nouant ses bras autour de la nuque épaisse, malgré les couinements outrés qu’il avait émis lorsqu’il s’était fait déshabiller, malgré les ronchonnements qu’il avait marmonnés en posant les vêtements en travers du large dos du félin, et malgré les sermons qu’il récitait en mâchouillant ses mots entre ses dents... Horace louchait sur le pelage dorée d’Andreas. A voir les couleurs hypnotiques onduler sous les mouvements fluides, dénués de toute raideur, il éprouvait l’envie brûlante d’y poser ses mains. D’y plonger ses doigts, jusqu’à la naissance des poils, là où la chaleur était préservée tout contre la peau de l’animal...

Telles des bulles de champagne remontant à la surface, ses envies gonflaient, prenaient de plus en plus de place, se tordaient en quémandant d’être assouvies... Et se heurtaient au carcan rigide de l’éducation religieuse, du vécu, et des menaces.

Fort heureusement pour lui, lorsque le jaguar reprit forme humaine, il était si occupé à regarder ses pieds tachés de terre et d’herbe qu’il s’épargna une vision particulièrement perturbante. Aussi bêtement discipliné qu’un pot de fleur, il attendit sans bouger le retour du félin, les yeux balayant au hasard la pénombre là où le forgeron avait disparu. Distrait et la cervelle en phase avancée de liquéfaction, il ferma les yeux, croisa les bras sur son torse pour tirer les pans de la large veste et s’y enfermer. Ainsi protégé de la brise pourtant douce, il rouvrit les yeux.

Andreas se tenait devant lui dans la tenue la plus proche de la nature possible. Sans pouvoir se retenir, Horace sentit son regard indiscipliné dégringoler brutalement le long de la silhouette massive à la plastique directement inspirée des sculptures antiques, dont d’épaisses serviettes éponge dissimulaient à sa vue ce qu’il ne devait pas voir. La bouche un peu sèche, il fit un pas en avant en traînant des pieds, sans se rendre compte qu’ainsi, il s’entaillait la voûte plantaire. L’alcool et la fascination annihilèrent toute douleur, et il tendit une main vers une serviette -bleue-, dont il attrapa un bout, et tira dessus en s’éloignant pour pénétrer dans la demeure par le même chemin qu’avait emprunté le forgeron. Le linge ne tarda pas à se soustraire à la poigne du métamorphe, et fut passée autour du coup d’Horace, qui, ainsi, achevait l’assemblage vestimentaire le plus saugrenu du siècle.

De l’autre côté de la baie vitrée, il se retourna légèrement pour planter son regard, un peu brillant, dans celui, rien de moins que magnifique, du métamorphe.

« Andreas... Ta dévotion ferait de toi un excellent majordome. Mais je vais rester ici cette nuit, je suis certain que M. Huntsman n’y verra aucun inconvénient... »

Il avança un peu plus dans le petit salon, jusqu’à disparaître totalement dans l’ombre. Il avait froid, était fatigué, et n’avait pas le courage nécessaire pour rentrer chez lui. Le confort de la maison Huntsman, accessible immédiatement, revêtait ainsi un attrait tout particulier, et Horace décida de s’y installer pour la nuit. Quelques années plus tôt, il avait visité la grande demeure... S’il se rappelait bien, il y avait plusieurs chambres pour les invités, non loin de là.
Tranquille et vaporeux, il murmura quelques mots, fredonna un prénom en l’écorchant, avant de se remettre en marche vers un endroit douillet où passer la nuit.

« Andreas... ? Annnn dre-as... As-tu remarqué ? Tu n’as plus peur du noir... »

Sans se rendre compte des petites taches rouges qu’il laissait derrière lui à chacun de ses pas, le noble partit en quête des chambres, qu’il ne tarda pas à trouver. Ouvrant au hasard les portes, il jeta son dévolu sur la première pièce disposant d’un lit assez grand pour quatre personnes. Le parquet ciré fut honoré d’une chute de vêtements continuelle jusqu’à ce que Horace ne soit plus vêtu que de sa propre peau. Silhouette pâle dans le reflet d’un éclairage extérieur faiblard, il frissonna, et s’avança vers l’immense fenêtre pour en tirer le rideau, plongeant ainsi la pièce dans une obscurité si profonde qu’il ne pouvait même plus discerner ses propres mains.

ANDREAS

En silence, le fauve suivit du regard le circuit de l’humain qu’il avait décidé de veiller, sans relever la remarque à propos de sa dévotion. Il aurait pourtant eu bien des choses à redire, à commencer par le fait qu’il n’était au service de personne d’autre que de lui-même et que s’il se montrait avenant ou attentionné, cela n’avait rien à voir avec l’application consciencieuse d’un majordome. Il comptait tirer de ce comportement un bénéfice bien différent que la simple satisfaction du travail bien fait.
Le Jaguar fit un pas en avant, prêt à suivre sa victime avant de se raviser. Il faisait très sombre dans la demeure et bien qu’il ait fait d’étonnants progrès dernièrement avec le contrôle de soi, il n’était pas certain de pouvoir se museler complètement. Mieux valait repartir maintenant. Mais il abandonnerait derrière lui la moitié d’un costume qui lui avait coûté très cher et le résultat d’un Horace ivre de champagne et de fatigue.

Sa raison allait cependant gagner le combat lorsqu’il entendit de nouveau son nom. Il ne l’avait pas rêvé, c’était certain. Ce fredonnement à peine audible, venu de l’intérieur, trop vaste, de la maisonnée, cet achoppement presque involontaire sur son prénom qui lui faisait courir des frissons de satisfaction sous la peau... N’avait-il pas promis de répondre présent lorsqu’on l’invoquerait à la faveur de la nuit ? Quel dommage se serait de partir si tôt, la nuit était encore jeune. Un sourire prédateur sur les lèvres, le métamorphe disparut à l’intérieur de la demeure, refermant derrière lui la porte-fenêtre.
Il prit avec lui les vêtements trempés du noble et enveloppa même ses hanches avec la deuxième serviette, visiblement peu pressé de remettre son pantalon de smoking. L’odeur douce-amère du sang et de l’alcool le conduisit aussi sûrement qu’un sentier lumineux jusqu’au premier étage. Là, la trace semblait hésiter, faire des boucles ou des zigzag. Certaines portes avaient même été ouvertes sans être refermées derrière, ce que s’appliqua à faire Andréas. Non pas qu’il s’inquiète de mettre du désordre chez les autres, mais il espérait bien que moins l’endroit serait suspicieux, plus longtemps on le laisserait tranquille avec son petit monstre. Et plus il s’enfonçait dans le couloir sombre, plus la Bête grondait fort au fond de sa tête, masse informe et palpitante qui dégoulinait de luxure et de frustration inassouvie.
Enfin, il trouva le refuge de Horace Aberline. Son odeur s’attardait contre la porte et la poignée n’était pas clenchée. Mais il faisait si noir à l’intérieur… Qu’avait-il dit le petit humain quelques instants plus tôt ? Ah oui.

« Il parait que je n’ai plus peur du noir. »

Les mots avaient été un murmure bas et presque amusé alors qu’il poussait doucement le battant de la porte. La chiche lueur du couloir se déversa un instant dans la chambre avant de disparaître tout à fait lorsque le forgeron referma derrière lui. La nuit était complète et même lui devait ouvrir grand ses yeux pour pouvoir deviner la forme des meubles.
Un ronronnement rauque et régulier vibra contre les murs de la chambre d’ami. De la satisfaction à l’état pur, qui masqua le bruit ténu des pas ainsi que celui des vêtements qui rejoignirent de nouveau le sol, pêle-mêle. Les prunelles d’or fondu pouvaient discerner la silhouette qui s’était tenue près de la fenêtre, dénuée de tout artifice vestimentaire. C’était toujours juste un contour, une forme noire d’encre sur un fond noir velours, mais cela suffisait au fauve pour se délecter. Un pas après l’autre, il approchait, réduisant la distance entre lui et ce qui l’obsédait.

« Cette fois encore, tu as invoqué ma présence…Horace… »

Il sentait que le mortel tentait de s’y retrouver, de percevoir quelque chose, de déterminer si son terrible gardien était plutôt à droite ou à gauche, loin devant ou à quelques centimètres. Et le fauve se plaisait à s’approcher un peu plus, enivré par l’odeur chaude et sucrée de la peau mise à nue, frissonnante de froid et de fatigue.

« Ooohhorace… Ma jolie souris blanche… Ne crains-tu pas le noir, à présent que tu sais ce que tu peux y trouver ? »

La main du colosse effleura une épaule, remontant dans le cou, caressant la gorge jusqu’à revenir au bout du menton. Les mots s’écrasèrent contre les lèvres de l’humain.

« Ne crains-tu pas de t’y plaire un peu trop ? »

La main quitta le menton et le souffle s’éloigna, mais ce ne fut que pour mieux revenir à la charge un instant plus tard, dans le dos du jeune héritier. Cette fois, la chaleur des paumes calleuses se posa sur ses deux épaules, les enveloppant d’un geste rond avant de descendre le long des bras, à la conquête de ces mains de pianiste qui semblaient presque minuscule au creux des paumes qui les emprisonnaient.

« J’aime tant te voir osciller entre ombre et lumière. J’ai toujours su ce qui se cachait dans les ténèbres, je craignais ses conséquences sur ma vie, lorsque la lumière reviendrait avec l’aube, mais tu as raison : je n’ai plus peur d’elles. Je peux maitriser ce qui s’y cache, sans y céder complètement. Mais toi, tu t’accroche si fort à la lumière … Voilà que tu murmures mon nom aux ténèbres… »

Le piquant d’une barbe courte râpa contre la peau pâle de Horace, dans le creux de son cou, juste avant qu’un baiser y soit déposé. Puis qu’il ne sente la pression d’une canine sur le bord de son oreille. Joueur, le félin s’appropriait centimètre après centimètre le corps qui le repoussait jusqu’à présent avec tant de détermination. Ses bras s’étaient refermés autour de la svelte silhouette, lui emprisonnant toujours les bras pour lui faire une camisole brûlante.

« Ici personne ne te verra sombrer. Personne ne verra ce qui rôde autour de toi, ce qui gouverne et réclame ta vie. Personne ne te sauvera et personne ne te punira. Ici, il n’y a que moi, Horace. Même si tu ne me vois pas… »

La présence d’Andréas se déplaça, ses mains libérant celles de l’humain pour pouvoir glisser sur sa peau tandis qu’il revenait face à lui. Ses doigts se faufilèrent entre les boucles noires encore humides et défaites.

« Tu peux m’entendre. Tu peux me sentir. »

Il prit le poignet délicat qu’il pouvait à peine discerner pour poser contre son torse de pierre cette main d’artiste qu’il découvrait légère et habile cette nuit.

« Tu sais que je suis réel. Plus réel que ce que tes peurs clament tout haut, aussi réel que ce que ton âme souhaite en silence. »

Sous la main blanche résonnait de nouveau le tambour sourd et régulier d’un cœur de prédateur. Pourtant la main rude contre sa joie déployait une tendresse étonnante.

HORACE

Le souffle échoué sur ses lèvres entrouvertes, Horace avait lentement laissé aller sa tête en arrière, jusqu’à ce que son crâne repose contre la masse organique qui l’emprisonnait au cœur d’une chaleur volcanique. Il n’avait jamais vu l’océan, ni entendu le bruit des vagues de ses propres oreilles, mais il était persuadé que la voix basse de la Bête avait des similitudes avec le roulis régulier des flots sur les rochers. Ce timbre chaud, ce grondement sans menace, qui prenait toute la place, envahissait son esprit et s’y installait en un écho diffus... Il avait envie d’en abuser, quitte à s’y noyer.
"Personne ne te sauvera et personne ne te punira. Ici, il n’y a que moi, Horace. Même si tu ne me vois pas…"

Pas de punition... ?

Tout en relâchant son air, expiration voilée d’un désir qui n’osait qu’à peine se manifester, Horace tourna son visage contre le torse qui le soutenait, tendant le nez vers le cou du Colossal pour humer son odeur particulière. Ses mains, au creux de celles de l’être surnaturel, étaient privées de mouvement ample, et, bien qu’il eût souhaité les refermer sur la chair brûlante qui lui servait de carcan, il ne put rien faire d’autre que remuer ses doigts pour les faire glisser entre ceux de la Bête, comme s’il cherchait la chaleur... Qui s’éloigna de lui.

Sa bouche s’ouvrit sur une exclamation muette alors que ses mains s’agitaient pour rattraper celles qui l’avaient quitté. Mais ses gestes étaient rendus gauches par la fatigue et la frénésie, à des lieux de l’adresse et de la fluidité dont faisait preuve celui qu’il ne pouvait voir. Andreas était partout. Et nulle part à la fois. Il sentait la pression de ses doigts épais effleurer sa peau, glisser dans ses cheveux, s’enfoncer légèrement dans la chair de son poignet pour le tirer en avant et amener sa main sur un torse dur. Cage organique protégeant un cœur puissant.
Il y eut un flottement silencieux après les derniers mots du forgeron, qui raisonnaient en boucle dans l’esprit ébouillanté du noble... Et puis, il posa sa deuxième main à côté de la première. La tête relevée au hasard là où il pensait pouvoir croiser le regard doré, il sentit le raz de marée de ses envies se ruer sur l’occasion d’abolir une barrière pourtant solide. Grignotant quelques centimètres, il se rapprocha de la haute stature.

« Alors... Andreas... Puisque dieu ne peut me voir dans l’opacité de tes ténèbres... Puisque mon père ne pourra pas m’attraper si tu es là... Si malgré mes pêchés je peux échapper aux tortures de l’enfer... Je voudrais... J’ai envie de te toucher, Andreas... »

Sous la pulpe de ses doigts qui commença lentement à glisser sur la peau de pierre, il sentait l’épiderme pulser au rythme cardiaque lourd imposé par un organe énorme. Sans chercher à se dégager de la paume qui lui englobait la joue, il se pencha en avant pour embrasser un endroit hasardeux. Une clavicule ? Sa langue passa sur ses lèvres pour les humidifier, les assouplir, rendre le contact plus onctueux... Et glissa sur la chair tannée. Salée. Il goûta un peu plus, embrassa davantage en descendant sur un pectoral gonflé...

Et y planta ses dents.

*

Maison Aberline, quelques années plus tôt...

Horace était mortifié. A son bras s’accrochait Lady Krey... Qui portait à présent une alliance dorée en plus d’un nouveau nom : Aberline. Les quelques années de sursit qu’il avait réussi à s’accorder en repoussant son mariage au maximum lui semblaient à présent s’être écoulées bien trop vite. Entraîné joyeusement vers la porte de la chambre conjugale, il sentit ses poils se hérisser sur tout son corps. Persuadé d’être plus vert que blanc, au vu de la nausée qui lui retournait les tripes, il demanda à sa femme de laisser la pièce dans le noir.

Les lèvres qui se collèrent sur son visage lui faisaient l’effet de limaces spongieuses qu’on lui aurait jeté à la figure. Les mains glacées qui s’empressèrent de le déshabiller lui tirèrent un haut le cœur réprimé à grand peine, et il se laissa amener vers le lit, la mort dans l’âme, avec la sensation d’être dépouillé de quelque chose d’important. Le corps entièrement rigide, excepté à l’endroit où on l’attendait de lui, il ferma violemment les yeux en sentant le corps mou de sa femme s’écraser contre le sien, le plaquant entre le matelas et ses chairs froides et envahissantes.
*

Les yeux grands ouverts, les ongles enfoncés dans la poitrine du titan, Horace desserra sa mâchoire pour embrasser la marque boursouflée qu’il ne doutait pas d’avoir créée : il sentait le renflement de la peau sous ses lèvres. L’esprit vicié, le noble laissa ses mains courir à plat le long des flancs d’Andreas, pour nouer ses mains dans son dos. La respiration sourde et hachée, il se colla lentement contre le grand corps, la joue posée contre une épaule, le ventre contre celui du forgeron. Du bout des orteils, il caressa la cheville de son compagnon. Entre ses lèvres passa une sentence stupéfaite, murmurée pour lui-même...

« Hé bien... Je ne suis finalement pas frigide... Seigneur... Pourquoi m’avoir refusé le goût des femmes ?... »

ANDREAS

En cet instant, Andréas ne savait pas si c’était une bénédiction ou une malédiction de ne pas pouvoir regarder Horace dans les yeux. Pouvoir détailler son visage, s’attarder sur le renflement de ses lèvres, se noyer dans le bleu froid de son regard embrumé par l’alcool et le désir latent, voir ses joues pâles devenir rouge de confusion, ou de chaleur, ou de honte, ou de frustration, qu’importe. Mais le fauve savait que s’il se serait damné pour pouvoir contempler un tel visage tourné vers lui, il chérissait également le peu de lumière qu’il y avait car il s’épargnait une vision qui lui aurait fait perdre la tête.

Depuis quand as-tu tant d’emprise, Horace ? Me serais-je perdu en chemin ? Non, impossible.

Un corps chaud et pourtant frissonnant s’appuya contre lui et tout naturellement, le titan referma ses bras autour de lui, l’attirant plus encore, le retenant au-dessus de l’abîme où il l’avait mené, le cachant aux yeux du monde entier. Sa paume un peu rugueuse caressa la joue qui se lovait contre elle et le fauve se mordit la lèvre inférieure sans parvenir à réprimer un sourire invisible.
Chacun de tes mots allume un incendie dans mon esprit, ma souris… Je ne savais pas qu’il pouvait y avoir du feu liquide à travers mes veines.

Un frisson remonta dans sa nuque lorsqu’il sentit le contact doux et humide d’une bouche contre son torse. Suivit d’un grondement de plaisir tandis que les petites canines humaines se plantaient dans sa peau. Son cœur manqua un battement et il lutta contre l’envie de se laisser sombrer. Pas encore ! Il voulait profiter ! Cette attente, cette retenue, c’était ce qui rendait chaque seconde de l’abandon plus délicieuse encore !
Les mots à peine audibles de l’héritier firent sourire le forgeron de nouveau et sa main, qui jusque-là s’était tenue sagement dans le dos de Horace glissa jusqu’à ses reins, flirtant avec la naissance de ses fesses. La réponse fut soufflée dans l’espace minuscule qui les séparait encore.

« Pour mieux savourer ceci. »

N’y tenant plus, Andréas se pencha en libérant ses mains pour mieux pouvoir hisser Horace dans ses bras, le soulevant sans peine pour le serrer contre lui, sans s’inquiéter de sa nudité bien que le contact de la peau blanche lui arrache des dizaines de frissons de plaisir. Sans attendre que l’humain ne proteste, son ravisseur pivota vers le lit et posa un genou sur le matelas avant d’allonger son précieux fardeau. Le froissement des draps était un écho parfait à leur souffle un peu plus désordonné.
Les lèvres du Jaguar se posèrent dans le creux du cou qu’il devinait là, juste à portée, tandis que ses mains remontaient le long des hanches dans une longue caresse possessive. L’endroit où son petit monstre l’avait mordu pulsait doucement et embrasait son imagination.

« Je veux sentir tes mains sur moi… Apprends chaque courbe et chaque angle de mon corps, ma souris. Que ce souvenir t’accompagne en permanence… Je veux que tu puisses sentir ma peau sous tes doigts rien qu’en fermant les yeux, où que tu sois : dans ton bureau, dans ton salon, dans ton lit… »

Le corps du colosse était courbé au-dessus de celui de Horace, mais sans le toucher vraiment. Il était la voûte nocturne de l’humain et pourtant à portée de main, omniprésent mais lui laissant une mince marge de manœuvre malgré tout. Malgré ses mains qui enveloppaient les hanches étroites, malgré ses baisers qui remontaient l’angle de la mâchoire.
Tu mets ma raison à genoux… Comment n’ai-je pas pu voir que chaque lien que je posais autour de toi m’enchaînait en retour ? À quel point sommes-nous enlacé de la sorte ? Pas assez à mon goût.

Avec un soupir d’aise et de satisfaction, le fauve déroba un baiser, le second de la soirée, à Horace Aberline. Un baiser appuyé, impatient, dans lequel leur souffle se mêlèrent alors que leurs lèvres s’entrouvraient.

« Horace… »

Ses mains immenses passèrent dans le dos, cambrant ce corps souple et ferme qu’il désirait furieusement, jusqu’à en avoir mal. Leur peau l’une contre l’autre, le fauve s’allongea un peu plus contre le lit, sans s’inquiéter de savoir si la serviette autour de ses hanches était défaite ou non. Pour l’instant, ses sens étaient trop saturés pour lui permettre de réfléchir. La texture et le goût de ce baiser, l’odeur sucrée qui se dégageait de cette peau, la chaleur de ce souffle, le bruit discret et sensuel du tissu qui se froisse sous la pression et les mouvements des corps

« Griffe. Mords. Arrache à la nuit assez de mes ténèbres pour qu’elles t’accompagnent même en plein jour… »

HORACE

Le corps tendu comme un arc pour réduire à néant la moindre once d’air entre sa peau et celle du forgeron, les bras passés autour du cou du Colossal pour se hisser contre lui, les pieds enfoncés dans les plis des draps pour se pousser plus haut, Horace brûlait. Le peu d’air qu’il réussissait à amener jusqu’à ses poumons lui semblait plus chaud qu’un fauteuil en cuir laissé au soleil en plein été. Tout au fond de son âme, la boîte scellée de ses désirs déversait son contenu sans qu’aucun barrage ne puisse plus les contenir.
Perdues quelque part dans la chevelure blanche de son compagnon, ses mains glissèrent sur le visage aux traits invisibles, ses doigts marquèrent le contour de la mâchoire puissante que la barbe naissante rendait rugueuse, et ses ongles griffèrent légèrement la peau lorsque le félin fit mine de s’éloigner, quelques secondes seulement, le temps d’une parole. Comme un animal domestique autoritaire retenant son maître à coups de griffes pour obtenir davantage de caresses. Bien loin des menaces de mort qu’il avait proférées un mois plus tôt à l’encontre d’Andreas, Horace, le souffle haché, les ongles plantés à l’angle de la mâchoire carrée du forgeron, attira le péché à lui. Il frotta son nez contre le menton de son compagnon, puis sa joue contre sa barbe. Doucement d’abord, plus fort ensuite, ne s’y prenant pas différemment que s’il avait voulu s’approprier l’odeur de l’autre jusqu’à s’en écorcher la peau. Après quelques mouvements circulaires, appuyés et instinctifs, contre la tête du félin, il grignota au hasard, du bout des dents, sans chercher à blesser.

Secondes après secondes, son souffle se déforma, se saccada davantage, pour finalement donner naissance avec un rire nerveux. Le corps secoué aux rythmes de ses éclats cliquetés, Horace se tendit en enlaçant le fauve. Tout près de son oreille, il chuchota.

« Andreas... Ooooh Andreas... Qu’est-ce que tu me fais... ? »

Il ne pouvait plus nier la réaction de son corps face au Colossal. Trop honnête, trop palpable, la chair parlait pour lui, affichant son attirance pour l’autre sans ambiguïté. Un large sourire étira les lèvres du noble alors qu’il cachait son visage dans le cou du jaguar, respirant la peau jusqu’à ce que la nervosité reflue. Conscient à l’extrême de la présence d’Andreas, il écouta le moindre bruit, le moindre souffle, captait le moindre tressautement de muscle, le moindre mouvement des paumes chaudes au creux de son dos.

Lorsque le calme revint, il se décrocha de son compagnon, et posa une main à plat sur une épaule pour le pousser doucement sur le côté. Il n’était pas en mesure de forcer le forgeron à faire quoi que ce soit, aussi fut-il ravi que celui-ci se déporte de lui-même sur le flanc, pour ensuite s’allonger dans le drap. Il ne le voyait pas, mais imaginait parfaitement la grande silhouette massive s’alanguir contre les oreillers...

Il l’avait vu en rêve, quelques heures auparavant...

Assis à côté du Colossal, Horace effleurait du bout des doigts ce qu’il trouvait à sa portée. Ici les courbes d’un bras tendu vers lui, posé sur le matelas. Là, le bout de phalanges qui se recourbaient à son passage, le retenant un instant. Un peu plus loin, un peu plus tard, le volume d’une hanche, le creux d’un bassin, puis le duvet soyeux du haut d’une cuisse ferme qui tressauta sous son passage. Lent et léger, le noble aveugle contemplait sans voir, reconstituant une image par le toucher.
Toutefois, alors qu’il remontait le long de l’intérieur d’une cuisse, sa main rencontra une forme qui fit dérailler son esprit.

« Je voudrais venir sur toi, Andreas... »

En suspens, sa main restée à quelques millimètres de la virilité de marbre, Horace s’approcha au ralenti, positionnant son visage au-dessus de celui d’Andreas, la respiration retenue. Toujours à genoux, il bougea pour ne plus être assis sur ses talons mais plutôt sur les draps. Le moindre geste effectué avec une lenteur anormalement précautionneuse, il semblait attendre quelque chose, semblable à un prédateur attendant un geste de sa proie pour l’achever dans un geste sec et brutal.

Il n’en était rien.

Ses lèvres se posèrent respectueusement sur celles du fauve, en effleurant d’abord la texture avec une chasteté religieuse. Avec tout autant d’adoration retenue, il laissa sa main aller à la rencontre d’une chair ardente, toute en longueur, qui palpita contre sa paume. Il pressa doucement, et la laissa là, posée à plat contre l’objet du délit.
Tout contre la bouche désirée, vint un aveu, bas et sincère, que l’ivresse avait dépouillé de tout sentiment de honte.

« Montre-moi... J’ai envie... Mais je ne connais rien. Toi, tu sais... Je t’ai vu faire, au bord de mon lit... »

Sa paume glissant lentement vers le bas, il passa le bout de sa langue sur les lèvres d’Andreas, la glissant doucement entre elles, à la recherche de la chaleur d’un baiser qu’il voulait ressentir davantage. Encore, encore... Encore.

ANDREAS

C’était presque étrange de voir que tout se passait si bien. Andréas avait l’impression d’évoluer à la frontière de la réalité. Il ne doutait pas un instant que l’alcool y était pour quelque chose dans l’abandon de sa proie, mais cela ne rendait pas l’instant moins plaisant, au contraire. Les conditions étaient simplement réunies pour faire voler en éclats les carcans oppressant qui verrouillaient son esprit et son corps, le reste était parfaitement volontaire. Son désir était volontaire. Son impatience aussi. C’était cela qui plaisait le plus au forgeron, car si Horace était assez ivre pour oublier pendant quelques heures ses absurdes principes moraux, il était en revanche assez conscient pour se souvenir. Et son bourreau tenait absolument à ce qu’il se souvienne toute sa vie de cette nuit.

Ne m’oublis pas. Jamais.

Attiré en avant, docile comme un fauve apprivoisé, il se délecta de chaque mot, de chaque caresse, prenant le temps de parcourir le dos de l’héritier pour en apprendre par cœur le tracé tandis que ce dernier se cachait au creux de ses bras. Sa peau était chaude, presque brûlante à présent, douce et souple au contraire de la sienne qui était tendue sur ses muscles et tannée par la chaleur de la forge. On devinait pourtant des muscles disciplinés sous la porcelaine de cet épiderme. Quelle activité pouvait entretenir ce corps tant désiré ? Certainement pas quelques folles nuits de passion dans les bras d’un amant ou d’une amante éperdue… Ni le fait de rester assit à son bureau à l’étage du Résistant. La question s’inscrivit dans un coin de l’esprit du félin alors que ses doigts massaient avec une envie réfrénée le creux des flancs blancs où ils évoluaient.
Horace sembla accepter de sortir de sa cachette et de se séparer un moment de son terrible gardien. Confiant et prêt à encaisser un refus malgré son envie dévorante de pousser plus avant le jeu, Andréas se laissa faire et laissa son corps s’allonger sur le flanc, puis sur le dos, dans un soupir. Les coussins étaient moelleux et il pouvait discerner la silhouette de l’humain à ses côtés. Un bras replié derrière la tête, l’autre étendu sur le côté, vers Horace, le Jaguar se laissa admirer dans le noir. Les doigts fins qui couraient sur son corps lui donnaient des frissons et il ne se rappela pas avoir jamais joué à ce petit jeu. D’un autre côté, il n’avait jamais laissé le temps à ses conquêtes de jouer, de le découvrir vraiment, de l’apprivoiser. Mais cette fois-ci, il voulait prendre le temps de s’exposer à la main curieuse d’un autre et prendre le risque d’être approché.

L’effleurement contre sa cuisse le fit réagir involontairement et lorsque la chaleur de la paume passa sur ses chairs sensibles, il se mordit la langue, le corps tendu dans l’attente. Allait-il souffrir ? Ou allait-il y prendre plus de plaisir qu’il n’en avait jamais pris ? Horace savait se faire désirer comme personne. En cent ans, le colosse n’avait jamais été à ce point proche de la rupture, écartelé de frustration. C’était si bon et pourtant, il fallait que cela cesse, il en perdait la tête !
Ce fut à cet instant que les lèvres de son compagnon vinrent cueillir les siennes, avec une douceur désarmante.

« Mmrrrh… »

Un long frisson était remonté tout le long du dos du métamorphe alors que, timidement, le pur et chaste petit monstre lui laissait entrapercevoir un plaisir qu’il n’était autorisé qu’à rêver jusqu’à présent. Et ces mots…
Andréas se redressa de quelques centimètres pour appuyer plus encore le baiser. Avait-il déjà embrassé quelqu’un de la sorte un jour ? L’avait-on déjà embrassé ainsi ? C’était comme un message silencieux, un geste qui en disait long sur eux. Certainement trop, d’ailleurs. L’un y mettait trop de volonté pour pouvoir prétendre détester son bourreau, l’autre y mettait trop d’ardeur pour affirmer être entièrement détaché de sa victime. Il y avait trop d’eux dans ce baiser mais aucun des deux ne songea à y mettre un terme. Redressé sur un coude, sa bouche toujours scellée contre celle de son compagnon, le colosse descendit son autre main jusqu’à pouvoir la passer sur celle qui le tenait déjà pour la guider en douceur.
Petit à petit, pour faire découvrir au mortel un terrain inconnu, lui en tracer les limites et lui en exposer les secrets, le fauve se livra sans hésiter. D’abord lent, ses gestes se firent plus affirmés et il serra ses doigts autour de la main blanche qui le tenait. Un soupir s’échappa contre les lèvres qui l’occupaient, suivit d’un grondement de plaisir lorsque la caresse remonta plus sèchement avant de redescendre.

Avec un nouveau grognement, le félin emprisonna la lèvre inférieure de Horace entre ses dents, la pinçant un bref instant avant de se laisser retomber parmi les coussins avec un soupir extatique. C’était si difficile de se retenir, à présent…

« Rrrh ! Ah… C’est comme de…Jouer du piano, ma souris. Il faut un peu de… Mrrh ! D’habileté ! Et de délicatesse… Mais ne pas hésiter à varier le…Le rythme… Aah ! »

Le corps immense se contracta alors qu’il frôlait le seuil de non-retour et le forgeron s’immobilisa, forçant son compagnon à faire de même le temps que reflue le plaisir. Pas tout de suite ! Il voulait encore savourer ! Et faire savourer en retour…
Avec douceur, il obligea Horace à le lâcher un instant pour mieux le guider, accompagnant ses hanches d’une main, suivant des yeux le contour de son corps.

« Mets-toi ici… Oui, comme cela. Ne crains rien… Sens, mes hanches entre tes jambes. Avance ta main, ici tu as mon ventre. Laisse-moi te faire découvrir le plus important. Ce que tu ne m’as pas vu faire, au bord de ton lit. »

Il avait assis le noble à califourchon sur ses cuisses et ses mains se saisirent de lui pour l’avancer jusqu’à ce que leur chair tendue se frôlent. Immédiatement, il sentit sa jolie sourire blanche se crisper, incertaine. Alors il se redressa sans grand effort, ses mains courant le long des cuisses blanches jusqu’en bas du dos alors que ses lèvres allaient à la rencontre de leurs jumelles un instant de plus.

« Voici un secret : le plaisir n’est jamais aussi pur que lorsqu’il est partagé. »

À ses mots, il empoigna leurs deux membres l’un contre l’autre, un bras toujours passé autour de la taille de Horace, mordillant son oreille du bout des dents. Andréas n’était pas un pianiste, mais il était un artisan aguerri et ses mains, bien qu’abimées par le travail, savaient se faire douces et agiles lorsqu’il le fallait. Torturé de désir, il gronda et soupira de sentir la chair palpiter entre ses doigts, vibrer au même rythme que lui. Il ne tiendrait pas longtemps, c’était trop, il avait déjà trop attendu et désirait trop fort l’accomplissement de ce moment.
Les yeux mi-clos, le colosse laissa s’échouer un murmure au creux de l’oreille qu’il venait d’embrasser.

« C’est une valse, Horace… Un morceau à quatre mains… Achève-le. »
Achève-moi !

HORACE

Il voulait voir.

L’obscurité avait beau lui procurer un confort certain, et une soi-disant protection contre le regard divin, Horace, du fond de ses tripes, souhaitait pouvoir observer les traits impassibles du Colossal... A quoi ressemblait-il, en laissant échapper ces soupirs sulfureux, ces grognements caverneux et échauffés ? Est-ce que, sur son corps immense, les rosaces noires faisaient à nouveau leur apparition ?...
Inconfortable dans son propre corps, Horace allait réclamer de la lumière, lorsqu’il sentit sous ses doigts des palpitations plus prononcées que les autres. Ses yeux glissèrent par automatisme, à l’aveugle, curieux et avides... Mais ses gestes furent stoppés par une poigne exigeante. Bien que suivant docilement la consigne muette, son regard se voila d’incompréhension, un bref instant, et il se laissa amener au-dessus d’Andreas, bercé par les paroles rassurantes. Alors qu’il traçait distraitement les lignes des côtes du forgeron, du bout des doigts, il fronça les sourcils, et se tendit en crispant ses mains, ses jambes, son dos. Il s’apprêtait à faire marche arrière, lorsque le félin se redressa en lui coupant toute possibilité de retraite... Et lui grilla la plupart des neurones au passage.

Un cri désespéré lui échappa.

Il y avait trop de sensations, trop de chaleur, trop du souffle d’Andreas au creux de son oreille, trop de ces grandes mains partout sur son corps, trop de cette peau contre la sienne, trop de ces muscles qui se contractaient contre lui...
Ses mains, qui s’étaient d’abord violemment plaquées contre la poitrine de son compagnon pour le repousser, glissèrent jusqu’à ses épaules, ses trapèzes, et il les noua dans les crins blancs. Abandonné aux caresses, il releva le menton vers le ciel et appuya sa tête contre celle du forgeron qui murmurait à son oreille. Incapable de former la moindre réflexion intelligente, sa respiration suivant le rythme d’une main sans pitié, Horace ondulait. L’esprit vaporeux, il entendit toutefois l’ordre susurré du jaguar. Sans avoir la force de s’interroger sur le « comment » ou le « pourquoi » de l’achèvement que demandait Andreas, le noble fit la première chose qui lui passa par la tête.

L’une de ses mains descendit sur la nuque puissante de son compagnon, et il resserra ses doigts autour, bien loin d’une tentative d’étranglement. Le visage au creux du cou du forgeron, Horace érafla la peau, avec ses ongles, avec ses dents, l’embrassa ensuite, et la pinça entre ses lèvres. Il continua ainsi, recouvrant le cou du jaguar de baisers et de traces de dents, jusqu’à arriver au chemin qui menait à une épaule large.

Un geste, une pression, un va et vient trop appuyés, lui tendirent le corps, et il mordit à pleine dents dans la chair qui se trouvait à sa portée.

Les attentions du forgeron lui arrachèrent des gémissements incontrôlés, et Horace releva ses genoux, enserrant davantage le fauve, tentant vainement de se recroqueviller sur lui-même pour se soustraire à la lame de fond qui le fauchait. Le front posé contre l’épaule de son fantasme, lèvres entrouvertes sur une respiration haletante, Horace ferma les yeux, terrassé. Sans se soucier de l’humidité qui souillait son ventre, il laissa son corps s’affaler contre le Colossal. Vidé de la moindre once d’énergie, ses membres perdirent toute leur rigidité, et il coula contre le jaguar.

Il ne fallut que quelques secondes pour que le sommeil ne s’empare de lui.

ANDREAS

La chambre s’emplît de l’écho de leur voix juste assez retenues pour ne pas alerter tout le manoir. Il n’y avait plus besoin de lumière et plus besoin d’ouvrir les yeux à présent, chacun de leur mouvement étant la prolongation de l’autre, répondant à une caresse, une ondulation, un soupir. Le front et le nez balayé par les boucles encore fraîches de son compagnon, le Jaguar pressait ses lèvres contre la peau brûlante pour mieux étouffer un râle de plaisir. Mais lorsque la pression d’une morsure lui piqua l’épaule, il ne parvint pas à se retenir de pincer à son tour, entre ses crocs proéminents, la base du cou qu’il dévorait de baisers pour apaiser sa faim.
Entre ses doigts la chair palpita plus fort, se raidit plus encore et alors qu’un spasme lui remontait le long du dos, libérateur et inédit, il sentit l’impact chaud d’un liquide visqueux sur son ventre. Avec un soupir, il libéra le trapèze qu’il mordait en veillant à ne pas laisser plus qu’un bleu sur la peau d’albâtre et ouvrit sa poigne.

Dans ses bras, Horace se détendait soudainement, glissant contre lui, le souffle hiératique et le cœur lancé au galop, si fort que le fauve pouvait l’entendre. Ils demeurèrent enlacés un instant, le colosse retenant le corps frêle qui se laissait aller contre lui, le temps que la brume de son esprit retombe.
Avec beaucoup de précautions, le forgeron accompagna le relâchement de Horace, l’allongeant sur le côté, la tête posée entre deux oreillers. Son souffle était régulier, il dormait à poing fermé. La serviette qui avait servi de vêtement de fortune trouva un nouvel usage dans l’effacement des preuves de leur ébat et le félin poussa jusqu’à rabattre les draps sur le dormeur pour lui éviter le froid. Cela fait, il se leva et approcha de la fenêtre pour, d’un geste mesuré, entrouvrir les rideaux. Un rayon de faible lumière traversa alors la pièce, dévoilant la décoration, le mobilier et ses occupants. Le fauve revint sur ses pas et se hissa sur le lit, profitant des dimensions hors normes de ce dernier pour se transformer et pouvoir s’allonger sans éclater quelques lattes.
Son grand corps serré contre celui de Horace qui n’avait pas ouvert un œil, il l’observa. Cette petite créature qui s’était instinctivement lovée contre lui dans son sommeil, en sentant sa chaleur et qui avait accroché une de ses mains dans sa fourrure en marmonnant quelque chose d’incompréhensible. Il semblait paisible. Ses cheveux en bataille, rendus indisciplinés par son plongeon dans la fontaine puis par la main impatiente d’un amant improbable. Son teint pâle où subsistait quelques traces d’une rougeur due à l’effort et à l’émotion. Ses cils noirs et recourbés qui cachaient un regard troublant par bien des aspects. Son épaule, marquée par l’arrondi d’une morsure. De quoi lui faire oublier la vilaine marque dans son cou, qui avait mis en fureur le colosse et dont il n’oubliait rien.

Horace Aberline dormait sereinement après s’être laissé aller à ce qu’il qualifierait certainement de débauche écœurante et immorale une fois l’alcool éliminé de son corps. Mais cela ne dérangeait pas son silencieux veilleur, car il savait que cet égarement n’était qu’un premier pas qui serait suivit de bien d’autres. Il s’agissait simplement d’être patient.
Le forgeron avait beaucoup à réfléchir. Démêler ses propres sentiments, qu’il pensait presque inexistants, redéfinir ses objectifs, tenter d’anticiper la suite, se déterminer une nouvelle ligne de conduite. Tuer cet humain n’était plus au programme. Il le voulait, pour sa folie, pour son caractère imprévisible et parfois tyrannique, pour ses moments de faiblesse et de frayeur. Il le voulait pour creuser plus encore dans les méandres de sa cervelle détraquée, pour imbriquer leurs rouages tordus à tous les deux et voir quelle mécanique cela donnerait, il voulait découvrir plus de ce corps qu’il avait goûté, savoir ce que cela pouvait faire d’offrir plus en échange, s’aventurer près des limites qu’il n’avait encore jamais franchis. Il voulait ce petit être humain avec plus de hargne et de détermination qu’il ne se l’était imaginé et réduirait à néant quiconque tenterait de le lui prendre ou de lui faire du mal.

Voyons jusqu’où cette folie va nous mener, ma souris.

Le jaguar posa son énorme tête sur les coussins et soupira d’aise, repoussant à plus tard les interrogations et les remises en question. Il lui fallait une heure ou deux de repos avant de repartir. Mieux valait ne pas être là lorsque Horace se réveillerait, il lui faudrait un peu de temps pour se rappeler et encore un peu plus pour réaliser, c’était des instants que le métamorphe préférait éviter de vivre. Il connaitrait le résultat bien assez tôt de toute façon.

Réglé comme une horloge, le félin reprit conscience une heure après s’être assoupit. Son compagnon dormait toujours paisiblement et il veilla à s’extirper du lit en faisant le moins de bruit possible. Son costume et celui de Horace furent posé sur une chaise empire, près de la porte et ce fut sur quatre pattes que le félin quitta la fête qui battait encore son plein, quoi que certains convives se soient déjà absentés. Personne ne remarqua l’imposant animal qui sortait de la demeure pour s’enfoncer dans la nuit.
Une fois arrivé dans son domaine, Andréas se laissa tomber de tout son poids sur les matelas et coussins de son lit, un soupir bienheureux lui gonflant la poitrine. Cette nuit avait été plus parfaite qu’il ne l’avait envisagé.

Sur son établit reposait un joli couteau, fraîchement aiguisé, qui n’attendait plus que de rejoindre les mains de son prochain propriétaire. Le métal était gravé des initiales A.L. Serait-il retourné contre son créateur à présent ?



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